Si la domestication du chat est récente par rapport à celle du chien, son statut d’animal de compagnie l’est encore plus. En Occident, l’importation au XVIIIe siècle de chats Angoras marque le début de cette relation particulière entre le petit félin et l’homme qui ne fera que s’intensifier au fil du temps.
Longtemps en Occident, le chat n’a été considéré que pour son usage contre les rats. Pour Buffon, c’est un « domestique infidèle qu’on ne garde que par nécessité, pour l’opposer à un autre ennemi domestique encore plus infidèle » (1). Mais à partir du XVIIe siècle, des chats importés d’Orient, des chats « qui ne chassent pas les souris » (2), font fureur dans les classes huppées de la société. Ils sont sveltes avec une longue fourrure soyeuse et une queue en panache. Ils portent un nom : les chats Angoras.
Retrouvez le dossier complet sur les chats de races turques dans le numéro d’octobre 2001 de la revue Côté Chat
Les premières traces de la présence de chats Angoras en France est attestée par des courriers de marchands et collectionneurs d’œuvres d’art. En 1631, Nicolas Claude Fabri de Peiresc nous apprend que sous prétexte de défendre ses livres, et n’aimant pas les chats de chez nous, il profita de son commerce pour faire venir « d’Ancyre ou d’Angoury » (3) des chats en même temps que des chèvres du même nom. Sous le terme d’Ancyre ou d’Angoury, on est tenté de reconnaître Ankara, en Anatolie, l’actuelle Turquie. Ces chats acquirent rapidement une valeur marchande importante et un succès qui ne peut pas être dissocié du statut des chats autochtones dont ils sont à l’opposé : le fait même qu’ils ne servent à rien leur donne un caractère proche de l’œuvre d’art. Ils se diffusèrent ainsi dans les milieux aisés et les plus hautes couches de la société où ils furent très appréciés. Dans ces conditions, les mouvements commerciaux pour faire venir d’Orient ces animaux raffinés s’intensifièrent et il devint fort difficile de connaître leur provenance avec exactitude. Quand Peiresc parle de ses chats d’Ancoury, il rajoute qu’il les fait venir de Damas, en Syrie. Un autre voyageur, le Romain Pietro della Valle, contemporain de Peiresc, nous raconte qu’il a trouvé en Perse des chats supérieurs aux chats de Damas.
« Une très belle race de chats (…) avec un poil délicat, très fin, lustré comme une soie; si long (…)surtout sous la gorge, à la poitrine et aux pattes. Ce qu’ils ont de plus beau est la queue : elle est très grande et fournie de poils (..) ressemblant à celle des écureuils, et comme les écureuils, ils la retournent sur l’échine, la pointe se finissant en panache, très gracieusement » (4). Ces chat sont en outre très familiers et Pietro della Valle assure que sa femme adore dormir avec eux…
Si l’origine des chats Angoras semble assez variée, « les marchands de Damas étant plus regardants sur la longueur du poil que sur la provenance des animaux dont ils faisaient le commerce » (5), le terme d’Angora fut conservé pour désigner tout chat à poil long venu d’Orient. A tel point que, comme Nicolas de Peiresc l’avait déjà souligné en son temps, on peut se demander si leur nom ne leur a pas simplement été donné par analogie avec les précieuses chèvres à poil long d’Anatolie.Ainsi, l’appellation Angora recouvrit-elle davantage un type morphologique qu’une réelle provenance, de tels chats pouvant être trouvés dans presque tout l’Orient, jusqu’au XVIIIe siècle, où l’appellation Persan tendit à se substituer à celle d’Angora.Le XIXe siècle vit la naissance de la félinophilie. Les anglais commencèrent leur propre sélection et les chats d’Orient à la belle fourrure furent mariés aux chats britanniques, plus ronds et plus solides. Il est courant pour une nation de se doter de races créées par elle-même. L’Angleterre n’a pas fait exception et le Persan actuel a vu le jour dans ces conditions. Le désir de différenciation des races et la recherche d’un type toujours plus poussé allait faire le reste. La contrepartie de la création du Persan fut la mise au purgatoire de l’Angora originel qui devra attendre près d’un siècle pour en sortir.
Ce n’est pas parce qu’il y avait des chats à poil long dans la plupart des régions orientales montagneuses et au climat contrasté qu’il n’y avait pas de chats Angoras en Turquie ! Mais la réelle prise en compte de la richesse patrimoniale représentée par ces deux races de chats, restées homogènes grâce à l’isolement géographique, ne date que de la fin des années 50. A cette époque, le gouvernement turc demanda à la population de rechercher des chats blancs à poil long pour les élever dans un conservatoire au Zoo d’Ankara. Si les chats blancs sont préférés, - l’Angora typique blanc aux yeux bleus est appelé Ankara Kedisi, kedisi signifiant chat en turc- (5), les autres couleurs ne sont pas dédaignées, ne serait-ce qu’à cause de la surdité de certains chats liée à la couleur blanche. On trouve ainsi des Angoras tabby, silver ou smoke. En photo un chaton Angora Turc black smoke
Le patron van, c’est-à-dire deux taches de couleur et la queue colorée sur un chat totalement blanc, est lui l’apanage du chat Turc de Van qui tire son nom de la région du Lac de Van, à la frontière iranienne, où il s’est concentré. Mais cette particularité de coloration n’est pas la seule différence entre l’Angora Turc (photo à gauche) et le Turc de Van (en photo à droite)
L’Angora Turc est un chat plutôt léger, avec un corps long et musclé, un profil long et assez droit. Ces caractéristiques ont été accentuées à son arrivée aux Etats-Unis où il est devenu un chat hyper élégant avec de grandes oreilles placées haut et verticalement sur la tête.Le Turc de Van est lui un chat solidement bâti, avec une bonne ossature, une tête plus forte que l’Angora Turc. Le mâle est un très grand chat qui peut atteindre 9 kilos à l’âge adulte. Les fortes variations climatiques d’une saison à l’autre produisent une mue spectaculaire : la fourrure abondante en hiver n’est plus présente que sur la queue en été. D’une certaine manière, et vu ses conditions de vie, le Turc de Van est un peu l’équivalent oriental du Maine Coon d’Amérique du Nord ou du Chat Norvégien de Scandinavie : un athlète forgé par la nature.Après avoir été menacé de disparition, l’Angora Turc est une race bien représentée, surtout aux Etats-Unis et en Allemagne, et dotéed’un patrimoine génétique rassurant pour son avenir. Le Turc de Van, lui, est un chat rare et en danger qu’il conviendrait de protéger.
1)Buffon, 1753, Histoire Naturelle : les animaux domestiques2) Laura Lushington, 1963, http://www.vantasia.org/3) Digard Jean-Pierre : « Chah des chats, chat de Chah ? » in Hommes et terres d’Islam, p 326, tome I, Institut Français de Recherche en Iran, Téhéran , 2000.4) idem, p 327, 3285) idem p 3286) Pinardan cattery, http://www.pinardan.de/