Les lions de Gladiator, la meute du Pacte des Loups, les ours de L’Ours, c’est lui, et la panthère noire de la peinture Valentine, c’est encore lui. Dans Mission Cléopâtre, Thierry Le Portier a mis un guépard aux pieds de la belle Monica Bellucci.
Thierry Le Portier : Mon métier, c’est de dresser des animaux pour le spectacle, le cinéma, la publicité ou des événements. Par goût, je me suis spécialisé dans les « gros carnivores » en général et les félins en particulier. Il faut savoir que cette activité procure de grands plaisirs mais que c’est aussi un esclavage permanent (pas de vacances, pas de week-ends, pas d’horaires…). Alors je veux bien sacrifier tout cela, mais uniquement pour travailler avec des fauves.
Tout petit, j’aimais les félins. A 12 ans, je connaissais parfaitement leurs noms latins et leurs diverses éthologies. Je m’étais dit que plus grand, je serais professeur d’éducation physique car j’aimais beaucoup le sport, et que j’aurais besoin de beaucoup de temps pour m’occuper de ma collection de félins qui irait du lynx au lion, en passant par la panthère et l’ocelot. Un de chaque, ils vivraient autour de moi un peu comme des chiens -rires-. C’était une connaissance très livresque et j’ignorais que je pourrais un jour en faire mon métier.Le déclic a eu lieu quand j’ai assisté, j’avais alors 16 ans, à la répétition d’un vieux dresseur dans un zoo de Marseille. Ce fut une révélation, je n’aurais pas été plus ébranlé si j’avais vu l’Ange Gabriel ! J’ai supplié le dresseur de me prendre à son service. Il m’a d’abord demandé un prix de formation prohibitif, mais je l’ai tellement harcelé qu’il m’a accepté à ses côtés en échange du nettoyage des cages et du matériel. Ce ne serait plus possible aujourd’hui, mais c’est ainsi que j’ai fait mes premières armes. Avec lui, j’ai appris la prudence. Elle est indispensable avec ce genre de bêtes et on doit toujours avoir avec soi quelqu’un pour être protégé, le temps d’apprendre suffisamment de technique. Mais j’ai appris un peu trop vite à son goût, et il m’a chassé deux ans plus tard après que je lui ai montré le numéro que j’avais préparé en secret avec des léopards. Je me suis sauvé avec la fille de la directrice du zoo, qui est devenue ma femme, et nous nous sommes rendus dans les grands cirques allemands pour continuer notre formation. C’est notre histoire que raconte le film de Jean-Jacques Beinex, Roseline et les Lions. Aujourd’hui, je travaille davantage pour le cinéma que pour le cirque, car j’ai besoin de revenus élargis pour entretenir mes cinquante animaux.
Alain Chabat avait une exigence très simple : je devais amener un guépard dans le décor gigantesque de la grande salle du trône installé dans les studios Eclair d’Epinay-sur-Seine. Là, au milieu des acteurs et des techniciens, le fauve devait se tenir debout, assis, couché aux côtés de Cléopâtre, interprétée par Monica Bellucci, et de ses courtisanes. Il s’agissait de la scène où la reine commande à son architecte Numérobis - Jamel Debbouze - la construction d’un palais somptueux en moins de 3 mois. Rien de très difficile à faire pour le guépard, sinon résister à la chaleur des projecteurs et à l’agitation du plateau. Grâce à Alain Chabat, qui est très respectueux du travail effectué avec les animaux, j’ai pu amener Ramsès, un guépard mâle de deux ans et demi, quelques heures avant sur le plateau pour qu’il se familiarise avec son environnement.
Au début des prises, tout allait bien, puis il a commencé à s’inquiéter un peu quand il a glissé sur le sol de l’escalier qui conduisait au trône de Cléopâtre. J’ai lu un peu de crainte dans les yeux de Monica Bellucci, à moitié nue sous son lourd costume mais qui en grande professionnelle ne disait rien. Nous avons calmé Ramsès, le bien-nommé, qui s’est assis à ses pieds. Les choses sont rentrées dans l’ordre, jusqu’au moment où le guépard, impatienté par le nombre de prises, a recommencé à grogner. Monica m’a alors dit : « Thierry, le guépard, il me regarde ! ». Je lui ai répondu : « Cela ne fait rien , Monica ». Elle m’a fait confiance et la scène s’est parfaitement déroulée. Pendant le tournage, j’avais avec moi un bébé panthère que je nourrissais au biberon. Je le tenais à part, bien tranquille. Mais quand Monica Bellucci l’a su, elle m’a demandé de lui montrer. Nous sommes restés plus d’une heure avec lui dans sa loge. Elle était à la fois fascinée et attendrie par ce bébé et les quelques coups de téléphone qu’elle a reçus à ce moment ont été vivement expédiés. Elle voulait profiter pleinement de ce petit moment de bonheur !
Oui. Les fauves qui travaillent dans les spectacles ont été dressés et éduqués pour exécuter des ordres précis et dans un cadre connu, alors qu’au cinéma, il y a forcément une part d’improvisation. Il faut donc sélectionner des animaux qui ont de grandes facultés d’adaptation, sûrs d’eux-mêmes, calmes et polyvalents.
Ce sont des relations qui ressemblent un peu à celles que les animaux ont entre eux, un mélange d’affection, de méfiance, de confiance et d’agression. Le dressage repose forcément sur des relations hiérarchiques. Dans la nature, c’est une chose normale de céder au dominant. Et c’est aussi une chose normale d’essayer de renverser cette dominance. Maintenant, il ne s’agit pas d’exercer une dominance brutale sur les fauves. Il faut au contraire ressentir très fort les choses. Le dressage, s’il n’est au fond pas très technique, demande beaucoup de ressenti. Il faut rapidement déceler la personnalité de chaque animal et ses capacités. On doit considérer non pas une espèce ou un sexe, mais un individu et agir selon son tempérament. Je rassure les peureux et leur offre toujours une porte de sortie car l’attaque est souvent une forme de fuite et ils sont dangereux quand ils se sentent acculés. En revanche, je déstabilise un peu les forts en gueule pour les rendre moins sûrs d’eux et plus respectueux.
Bien sûr ! Les caresses ne sont pas interdites, surtout en dehors du travail, et certains animaux en réclament beaucoup. J’utilise parfois ces demandes en les intégrant dans les chorégraphies de mes spectacles, car c’est une aptitude comme une autre et je ne fais pas plus que demander à mes fauves de faire ce qu’ils savent et aiment faire.