Dans son numéro Spécial Animaux du 5 avril 2001, l'hebdomadaire Courrier International consacre un dossier sur le clonage appliqué aux espèces sauvages en danger et, plus surprenant, aux animaux de compagnie. A l'issue de l'enquête, un constat effarant : d'ici peu, le clone ronronnant de notre minet survivra à nos enfants et nos petits enfants.
Tout le monde se souvient de Dolly la brebis, premier mammifère cloné au monde. L’expérience avait eu lieu à Edinburgh en 1997, au Roslin Institut. Outre la performance technique, Dolly était la preuve que le clonage fonctionnait sur les animaux les plus évoluées et que seule la morale poserait les limites de son utilisation.
Depuis, les recherches ont continué vers des axes aussi différents que fournir en série des animaux génétiquement modifiés, capables de produire des substances thérapeutiques dans leur lait ou leur sang, ou de « sauver » de l’extinction des espèces sauvages en danger. Ainsi, le zoo d’Audubon en Louisiane ou le zoo de San Diego en Californie conservent-ils des banques de données génétiques d’animaux très menacés dans le cas où le clonage serait le seul moyen de leur éviter l’extinction totale. La première espèce bénéficiaire de ce type de sauvetage high-tech a été le Gaur, buffle asiatique dont il ne reste que quelques individus. Malheureusement, Noah, le jeune veau cloné, a succombé au bout de 48 heures de vie des suites d’une banale dysenterie. C’était en janvier 2001. D’autres projets de clonages sont à l’étude, parfois couplés avec des transplantations embryonnaires entre espèces différentes. Au zoo d’Audubon, Jazz est né le 24 novembre 1999 de la transplantation d’un embryon congelé de chat sauvage africain (Felis Sylvestris lybica) chez une chatte domestique (Felix catus). Le clonage est sérieusement envisagé pour les espèces comme le grand panda, devenu si rare que le WWF en a fait son emblème, ou le guépard.
Reste le problème de fond. Avec tout ce que cela entraîne du point de vue éthique et financier, doit-on mettre en œuvre le summum de la biotechnologie pour faire naître des animaux auxquels on est incapable de garantir un biotope adapté à une vie sauvage « normale » ? La compétition avec l’homme est telle que la destruction des habitats naturels est quasi inéluctable si on ne prend pas des mesures drastiques pour que chacun, hommes et bêtes, trouve sa place dans le monde. Ces mesures d’accompagnement de la faune sauvage coûtent forcément très cher, et nombreux sont ceux qui se demandent si l’argent dépensé dans les expériences de clonage ne serait pas mieux investi dans des opérations de protection des zones sauvages. Malheureusement, les voix qui s’élèvent ont du mal à couvrir les arguments des partisans du clonage. Le désir de l’homme de dominer la nature trouve ici son expression la plus extrême, à la fois déculpabilisante et hypocrite.
Lorsque le clonage n’est plus envisagé comme une solution de substitution en réponse aux réels problèmes d’environnement planétaires et de la place de la faune sauvage dans le monde contemporain, il peut enfin être abordé à des fins plus immédiatement rentables. Les plus grandes firmes de biotechnologie américaines ont compris les avantages qu’elles pourraient trouver à proposer la mise en œuvre des techniques du clonage adaptées aux animaux de compagnie.
On aurait pu croire que le clonage aurait principalement intéressé les éleveurs pour pérenniser les caractères de leurs plus grands champions. Il est effet tentant de pouvoir conserver de manière quasi éternelle un reproducteur d’élite, ou même de lui fabriquer un double ou un triple parfaitement identique. On pourrait ainsi imaginer un élevage composé de 10 fois la meilleure reproductrice et de 2 fois le meilleur étalon. Mais ce serait oublier l’exploitation des sentiments de ceux qui chérissent leur animal familier et qui envisagent mal leur disparition. D’où des propositions commerciales très concrètes : explication des méthodes de clonage, vente de kits de prélèvements des tissus, numéro d’appel gratuit destiné au vétérinaire du client, frais de stockage mensuel des tissus prélevés automatiquement sur la carte de crédit… Précisons toutefois que le clonage n’est réalisé aujourd’hui par ces entreprises que sur le bétail. Les autres animaux sont en attente. L’argument de vente est donc de préserver la possibilité d’un clonage en conservant dès aujourd’hui les tissus nécessaires, soit à partir d’un animal qui vient de mourir, soit à partir de biopsie sur l’animal vivant. L’expérience du vieillissement prématuré de la malheureuse Dolly est même utilisée pour inciter les clients à faire les prélèvements sur un animal le plus jeune possible !
Lazaron Biotechnologie est un modèle dans le genre. Cette société située à Baton Rouge en Louisiane présente sur son site tout ce qu’il faut savoir sur le clonage avec des liens vers les publications scientifiques à la pointe. Mais aussi les témoignages des clients, photos des candidats au clonage à l’appui, et tous les tarifs en clair. A titre indicatif, le kit de prélèvement des tissus revient à 700 $, frais de port inclus et le stockage mensuel dans les congélateurs de la société coûte 10 $. Même topo pour PerPETuate, Inc qui présente sa galerie de photos en ligne. Est-ce un hasard si la majorité des chats et chiens présentés sont de simples bâtards ou faut-il voir là une incitation à faire dépenser des dollars aux plus modestes qui sont souvent les plus attachés à leurs animaux et les plus fragiles psychologiquement ? Quant au prix de clonage proprement dit, il n’est pas encore fixé officiellement mais il tournerait autour de 20 000$. Il y a fort à parier qu’à ce tarif, beaucoup de petits propriétaires se contenteront du prix de location de l’éprouvette dans le congélateur et du rêve, qu’un jour, leur protégé renaîtra du froid. Le chat est particulièrement bien placé pour être le premier « pet » candidat au clonage, Lazaron profitant de sa collaboration avec le zoo d’Audubon dans le programme de reproduction assisté des petits félins sauvages, proposant même des tarifs préférentiels aux institutionnels et aux associations à but non lucratif. Une manière élégante de se donner bonne conscience.
Il est pourtant un aspect que Lazaron et consorts abordent peu. La possibilité de cloner, demain, des animaux familiers est une certitude. Mais que cherchent les hommes et les femmes qui souhaitent faire cloner leur chat ou leur chien ? Une personnalité, une relation avec un être vivant, autonome. Or, si l’on connaît le mode de transmission des caractères physiques, un être vivant est construit en grande partie par son histoire, par la relation avec ses congénères, par son expérience. Chacun sait qu’il est illusoire de transmettre l’amour par clonage. C’est pourtant ce que proposent, plus ou moins intuitivement, les compagnies de biotechnologies. Dans le cas précis, biotechnologie rimerait-elle avec escroquerie ???