Alors que le Siamois est une des plus anciennes races félines et qu’un récent sondage le désigne comme le préféré des Français, devant le Persan et le Chartreux (1), l’élevage de ce chat connaît une crise sans précédent qui pourrait, si la barre n’est pas redressée rapidement, le conduire à sa perte.
Curieuse histoire que celle du Siamois. S’il est entré dans la carrière félinotechnique précocement, et par la grande porte, il a connu tant d’avatars depuis sa première apparition à l’exposition du Crystal Palace en 1871, qu’une chatte Siamoise elle-même n’y retrouverait pas ses petits ! Pour les premiers supporters de la race, il suffisait en effet qu’un chat ait les yeux bleus et les extrémités du corps plus foncées pour qu’il soit déclaré Siamois. Or, ce qui était vrai au début s’avéra faux ou du moins insuffisant au fur et à mesure que la connaissance de la génétique féline et la multiplication des races s’accrûrent. Si le gène responsable de la couleur du Siamois peut être infusé chez n’importe quel type de chat en deux générations, on ne peut et ne doit résumer une race à une couleur !
C’est sans doute ce désir de singularisation, renforcé par l’esprit créateur et démiurge de quelques éleveurs qui a abouti, dans les années 1970, à l’apparition d’un Siamois new-look, nettement plus allongé que ceux importés d’Extrême-Orient, à la fin du XIXe siècle, par les diplomates anglais. Le changement fut d’abord progressif, jusqu’à l’arrivée d’un chat quasi mythique, Y-Not Hershey Bar of B-Jay, un Siamois chocolat tabby point à la tête d’une longueur démesurée, dont l’influence se fait encore sentir dans de nombreux pedigrees. Cette évolution marque la consommation d’une rupture définitive avec le grand public qui ne voulut ou ne put, par manque d’informations, suivre les éleveurs. A cette méconnaissance, voire cette incompréhension, entre les « producteurs » et les « consommateurs », s’est ajouté le fait que même les éleveurs entre eux ne s’accordent pas à désigner le Siamois idéal. Suivant les différentes régions du monde et les zones d’influence des grandes fédérations félines, on assiste depuis plusieurs années à une véritable guerre des types, alors que le standard est identique pour tous. Mais son interprétation n’est visiblement pas la même ! L’histoire de la race en France ces 20 dernières années est à ce titre exemplaire.
A tout seigneur, tout honneur ! Les Anglais ayant posé les bases de l’élevage du chat Siamois, notre pays fut pendant longtemps sous leur influence, préférant des chats assez modérés. Ce, jusqu’à l’arrivée des lignées américaines qui révolutionnèrent la conception que les éleveurs avaient de leurs chats. Il faut dire que les Siamois américains de l’époque étaient vraiment impressionnants. Non seulement ils avaient une tête très longue mais ils apportaient aussi un raffinement incroyable dans la structure générale du chat avec des corps tubulaires et des queues qui n’en finissaient pas. Les Français se jetèrent avidement sur ces nouveaux venus, mais leur précipitation les conduisit à une impasse. Car on ne peut pas faire en deux générations ce qui doit être fait en six ! Et une consanguinité mal conduite sur des lignées que l’on ignoraient à l’époque fragiles eut des conséquences dramatiques. On se souviendra des chats de l’élevage Petmark que l’on voyait mourir à peine nés et dont la disparition a affecté plus d’un parmi nous. Le type était là, certes, mais pas le mode d’emploi ! L’idée, cependant, d’un Siamois élégant avait fait son chemin et certains commençèrent à penser que l’alliance des chats anglais avec les américains était une voie à suivre. Avec le peu de chats disponibles dans les années 1980, des mariages entre les « Solitaires » anglais d’Angela Sayers et les plus sains des Petmark de Vickie Markstein firent leurs preuves.
On aurait pu continuer ainsi vers une alternative française qui aurait su allier les qualités des uns avec celles des autres, mais est-ce à cause de notre situation géographique ou d’une certaine inconstance, brusquement, au milieu des années 1990, notre pays « découvrit » les Siamois de la FIFé, fédération puissante en Europe du Nord et en Europe continentale. Les éleveurs de cette fédération avaient privilégié des chats aux oreilles très grandes et larges à la base, avec des yeux très en amande, mais en contrepartie un corps souvent lourd et des queues épaisses. Ces chats ne pouvaient pas plus que les précédents satisfaire à la demande du néophyte, mais ils allaient précipiter nos éleveurs dans de nouveaux abus guère plus raisonnables que les précédents. Les juges ont sans doute leur part de responsabilité dans ce mouvement de pendule, car il est plus facile de juger un chat sur une paire d’oreilles sans avoir à le toucher que de prendre la peine de le manipuler pour évaluer la tonicité musculaire et le raffinement de son corps.Pourtant, comme pour la période qui avait précédé, il y eut quelques moments de grâce avec l’importation de chats australiens issus de lignées de base britannique (Rama, Korindah) qui illustraient merveilleusement l’équilibre parfait entre le corps et la tête. En photo : Siamois seal point.
Cette situation schizophrénique connaît aujourd’hui son paroxysme. Les dictats de la mode font perdre la raison à plus d’un. Au lieu de partir à la recherche du beau chat, forcément extrême quand il s’agit du Siamois, qui allie de grandes et belles oreilles à des yeux en amande et un corps de lévrier, les éleveurs français essaient de suivre un rythme qui les dépasse, ajoutant en prime une politique du chacun pour soi absolument détestable. Il existe un juste milieu entre les Siamois à bout de souffle de la CFA et certains chat FIFé qui n’ouvrent même plus les yeux tant ils sont bridés, et on peut le rencontrer aussi bien aux Etats-Unis qu’en Hollande. Il est le fruit du travail des éleveurs qui ont renoncé à écouter les sirènes de la mode pour se fixer sur un type de Siamois répondant au standard. Ils ont abandonné les références idéologiques et accepté de prendre leur temps pour atteindre leur objectif. Ils n’hésitent pas à échanger leurs lignées et leurs espoirs par-delà les rivalités et les kilomètres car ils ont compris que plus le pool génétique est important, plus il y a de beaux chats. Plus il y a de choix, plus il y a de succès pour chacun d’entre eux.
(1) sondage BVA réalisé du 30 novembre au 1er décembre pour 30 Millions d’Amis et l’AFIRAC