La question des origines des races est toujours l’une des plus pointues et des plus controversées, l’idéologie et les sentiments nationaux intervenant souvent là où ils n’ont rien à faire. Le chat des Chartreux, " chat de France ", ne fait pas exception à la règle.
Autant tordre directement le cou à la première des légendes. Le Chartreux n’a rien à voir avec les moines du même nom, même si l’histoire est séduisante. Bien qu’il semble clair que des chats bleus furent rapportés de Syrie par les croisés et des membres d’ordres religieux, les moines Chartreux n’ont jamais fait état dans leurs archives du moindre chat.
Il n’y a sans doute pas d’origine unique pour les Chartreux. En 1702, le naturaliste Pitton de Tournefort oppose les chats qu’il a vus en Turquie, pays où ils sont fort appréciés, avec les « beaux chats gris couleur d’ardoise (….) que l’on rapporte de l’île de Malte où la race est commune ». Cette origine maltaise est attestée par Jean Simonnet, grand spécialiste de la race (1). Quoiqu’il en soit, des chats à la robe bleue sont décrits en France dès le XVIe siècle.
En 1558, Joachim du Bellay, dans son poème Vers français sur la mort d’un petit chat, nous décrit son chaton Belaud « couvert d’un poil argentin, ras et poli comme le satin ». Mais le terme Chartreux n’apparaît seulement qu’à partir du XVIIIe siècle pour désigner des chats bleus dont la fourrure est utilisée par les pelletiers. L’usage de la fourrure de chat était commun depuis le Moyen-Age car elle était réputée pour son action contre les rhumatismes et autres déformations osseuses. Ce n’était pas tant la couleur gris cendré des Chartreux qui attirait les clients, que la densité de la fourrure qui, une fois demi-rasée, était vendue pour de la loutre sous le terme de petit-gris (3). Au fil des ans, la réputation des chats bleus de Paris devint telle que le naturaliste suédois, père de la classification moderne des espèces, leur donna un nom spécifique, Felix catus coerulus, chat bleu, pour le distinguer à la fois du chat domestique, Felix catus domesticu, et du chat à poil long, Felix catus angorensi, qui faisait fureur dans la bonne société. Car le Charteux était un chat de labeur, bien loin de la douceur des coussins et des coupes de lait offertes par des maîtresses attentionnées. Vivant à demi-sauvage en sorte de colonies, il devait se nourrir seul pour survivre et échapper au rapt des pelletiers.
Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que l’on s’intéresse au Chartreux en tant que race à part entière. Les colonies de chats bleus avaient pratiquement disparu quand les sœurs Christine et Suzanne Léger entreprirent de sauvegarder quelques sujets qui vivaient isolés à Belle-Île. Par des mariages appropriés, elles s’attachèrent à retrouver le type décrit par Buffon dans son Histoire Naturelle : puissant, avec un profil droit et une fourrure laineuse. Elles exposèrent leur premier Chartreux en 1928 et, depuis, le succès de cette race ne fut jamais démenti, jusqu’aux Etats-Unis où d’excellents chats furent exportés.
Le succès du Chartreux auprès du public faillit pourtant causer sa perte : le faible effectif disponible et l’appellation vendeuse de Chartreux entraînèrent certains éleveurs à accoupler les Chartreux avec des British bleus. La confusion fut à son comble en 1970 quand la Fédération Féline Internationale -Fifé- décida de regrouper les deux races sous le terme de Chartreux et de les juger avec le standard du British, aberration quand on sait que le Persan est largement présent dans les lignées de British ! Devant la levée de boucliers et la résistance de certains éleveurs, plus attachés à leur race qu’à leur porte-monnaie, la FIFé fit marche arrière et décida de séparer les deux livres d’origines.
Mais le mal était fait car de nombreux hybrides difficilement décelables furent -et sont malheureusement encore- utilisés pour l’élevage. D’autant plus que des clubs indépendants continuèrent à mélanger les Chartreux et les British bleus jusqu’à une période très récente. A tel point qu’il est aujourd’hui extrêmement difficile de trouver de vrais Chartreux, sauf chez quelques puristes qui ont jalousement conservé leurs lignées. Pourtant, il reste encore une petite réserve de chats sauvegardés, comme autrefois les bandes de chats sauvages qui ne se reproduisaient qu’entre eux.
Comble de l’ironie, ces Chartreux " pur jus " se trouvent en Amérique du Nord où ils sont reconnus par les plus grandes associations sans jamais avoir été confondus avec les British. A quand une importation de Chartreux américains pour retremper nos Chartreux français ?
(1) Tournefort, J.Pitton de, 1717 : Relation d’un voyage du Levant, Lyon, Nouv. éd. Voyage d’un botaniste, Paris,1982, 2 vol.(2) Simmonet, J., 1989 : Le chat des Chartreux, Paris, chez l’auteur.3) Histoire et origine de la race Chartreuse, M. Jacquemin,
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