Il est classique d'opposer les amateurs de chats aux amateurs de chiens. Pourtant, il suffit de se pencher un peu sur le monde des amateurs d'animaux de compagnie pour se rendre compte que ce clivage, s'il n'est pas faux, est incomple. L'opposition sociale chats/chiens cède alors la place à d'autres clivages plus subtils.
On entend souvent: « Moi, je suis chat. Je les aime parce qu'ils sont indépendants. Ils n'ont pas la soumission du chien devant son maître. » Et l’inévitable réponse: « On sait bien que les chats sont attachés à leur maison, pas à leur maître. L'histoire est pleine de chiens qui se sont sacrifiés pour l'amour des hommes… ». Cette opposition "café du commerce" est confirmée par les études des sociologues. Dans son article Chats contre chiens, Jean-Pierre Héran souligne que la "cynophilie cattophobe" est caractéristique des professions liées à la sauvegarde d'un patrimoine ou au maintien de l'ordre. A l'inverse les professions intellectuelles, les artistes, les enseignants ou les fonctionnaires font preuve d'une "cattophilie très cynophobe". Et de continuer dans cette opposition quasi ying/yang: chat animal féminin et nocturne, chien animal masculin et diurne etc. Pourtant, il suffit de se pencher un tant soit peu sur le monde des amateurs d'animaux de compagnie pour se rendre compte que ce clivage, s'il n'est pas faux, n'en est pas moins incomplet et qu'il ne rend pas compte des degrés d'implication des protagonistes. L'opposition sociale chats/chiens cède alors la place à d'autres clivages plus subtils.
Le particulier qui a un ou deux animaux familiers les a choisis pour tenir compagnie au petit dernier ou pour garder la maison. Selon qu'il vit en habitation individuelle ou en appartement, son choix ira plutôt vers un chien ou un chat. D'ailleurs, dans ce rôle d'animal de compagnie, le chat tend à se substituer au chien de petite taille pour des raisons évidentes de commodités - pas de promenades hygiéniques, moins de présence nécessaire la journée-, et aussi parce que l'émergence du chat de race permet une identification du propriétaire avec la race de son animal assez semblable à celle que l'on connaît chez le chien. On se souviendra d’ailleurs de la merveilleuse illustration de l’expression « Tel maître, Tel chien » que Walt Disney nous a donné dans Les 101 Dalmatiens.
Le degré d'exigence du particulier vis-à-vis de son animal familier s'arrête souvent là. On choisit un Persan pour ses poils longs qui le différencient immédiatement du chat de gouttière donné dans une boîte à chaussure par la boulangère. Mais on le préfère avec un nez un peu long, loin de l'horrible Persan pékinois vu en exposition. Pour le chien, même cas de figure. Certes, c'est un Golden Retriever que l'on emmène au bois, mais est-il vraiment besoin d'un pedigree tant que l'apparence est sauve vis-à-vis des autres promeneurs ?
Le passionné est attaché à une espèce ou à une race particulière, mais ce qui l'anime par-dessus tout c'est l'élevage, la sélection, ou le travail lorsqu'il s'agit de chiens d'utilité. Son niveau d'implication est extrême et si l'on ne peut pas dire qu'il se désintéresse de l'animal en tant qu'individu, il est clair que l'inscription de ses protégés dans le cadre du standard est une condition sine qua non pour qu'un sujet reste dans son élevage. L'élevage est une activité prenante, un travail quotidien, souvent ingrat, où la part de rêve et d'idéal est prépondérante. L'éleveur est un créateur, un démiurge.
Le passionné appartient le plus souvent à une structure : fédération, club de race ou de travail. Il possède un affixe qui est le nom de son élevage et presque un deuxième nom de famille puisqu’on dit de ses produits : c'est un " Taureau Noir" ou un "Nid Douillet".
Les expositions de beauté ou les épreuves de travail sont indissociables de sa passion. C'est ici que ses efforts sont sanctionnés ou récompensés. La terminologie est importante : on parle de jugements et celui qui officie pour déterminer le gagnant de ces compétitions n'est pas un examinateur mais un juge. Rien à voir avec un procès, mais c'est dire l'importance du titre obtenu.
Que l'on présente des chats, des chiens, des oiseaux, des chevaux Arabes ou des vaches Salers, l'émotion est la même. Le cœur bat plus fort au moment du jugement et le fard monte autant aux joues quand son protégé est nommé champion, que l'on soit à la foire agricole ou au championnat de France des chiens de race.
Dans ses motivations, rien n'est plus semblable à un éleveur qu'un autre éleveur, et cela quelque soit la race ou l'espèce élevée. Pourtant, il existe certains clivages à l'intérieur même d'une espèce. La classification des races de chiens par la Fédération Cynologique Internationale est significative à cet égard. Toutes les races de chiens sont réparties selon leur utilité et leur type : les chiens de berger et de défense -y compris les molosses-, les chiens de chasse, les lévriers et les chiens de compagnie.
Bien que logique, la répartition des races dans la cynophilie n'est pas innocente et elle correspond à une réelle segmentation quant au type de population auquel appartiennent éleveurs et propriétaires. Il n'y a en effet guère de points communs "culturels" entre les éleveurs de Bergers Allemands, de Westies et de Lévriers Afghans, d'autant que l'organisation des expositions canines sur plusieurs jours renforce cette séparation des groupes.
En général, tous les chiens de chasse sont présentés la même journée et ne rencontrent pratiquement jamais les chiens de compagnie. Les répercussion sur le public sont évidentes : les chasseurs viennent le samedi voir les chiens de chasse, le grand public vient le dimanche voir les chiens de garde ou les chiens de compagnie.
De manière involontaire, mais significative pour le sociologue ou l'ethnologue, la classification des races fait écho aux clivages de la société civile et à ses groupes de pression. Ainsi le monde de la chasse, en majorité rural, se retrouve entre lui-même et c'est toute la banlieue qui se donne rendez-vous à l'exposition canine le jour où sont présentés les Rottweillers.
Il existe également des clivages à l'intérieur des races, notamment lorsqu'elles sont soumises au travail. Certaines races, comme le Labrador ou le Teckel sont divisées entre chiens dits de travail et chiens dits de beauté, parfois jusqu'à voir des types morphologiques si différents qu'ils n'ont plus grand chose à voir entre eux. Leurs propriétaires non plus d’ailleurs, et les débats sont parfois houleux. L'exemple des Teckels est significatif, puisque la population de leurs amateurs tend à se scinder suivant l'utilisation qu'ils ont des chiens. Une population de chasseurs pour les Teckels standards à poil dur, une population de propriétaires de chiens de compagnie, peut-être anti-chasse, pour les autres variétés.
Dans ce contexte, rien d'étonnant que certaines catégories d'amateurs de chiens soient plus proches des amateurs de chats comme c'est le cas chez les chiens de compagnie, les Lévriers ou même certains Terriers. Le rapprochement va même plus loin. Un éleveur de Siamois, chat longiligne, apprécie d'avantage le Lévrier qui lui ressemble, un éleveur de Bouledogue Français, chien bréviligne, préférera un chat Persan pour les mêmes raisons.
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