Le 24 février 2006, Lyon accueillait un Colloque original sur la relation entre l'homme et animal, plus précisément, le chien et le Loup dont l’animalité tantôt fascine et dérange. Compte rendu.
Ce colloque international (3 continents étaient représentés), qui se tenait le vendredi 24 février 2006 à Lyon, était une initiative de la Mission Animalité Urbaine de la Communauté Urbaine Grand Lyon et du laboratoire d'Éco-anthropologie du Muséum National d'Histoire Naturelle. La conception et la réalisation de ce colloque était assurée par Dominique Lestel, Florence Gaunet et Geneviève Bernardin.
Ce fut une occasion (précieuse) pour une rencontre entre monde scientifique et public, autour des canidés : éthologue, anthropologue, psychologue ou encore spécialiste de l'intelligence artificielle se sont succédés pour offrir des éclairages particuliers sur nos relations avec les chiens et avec les loups.
Parce qu'ils sont les deux pôles d'une animalité qui fascine et qui interroge. Les loups, réapparus récemment dans les Alpes françaises après une longue période d'absence, sont le modèle d'une nature "sauvage" qui effraie et attire les citadins. Les chiens sont des acteurs de la vie urbaine que l'on ne peut négliger, tant les relations qu'ils ont tissées avec les humains sont profondes. Humains et canidés partagent une longue histoire faite d'antagonismes et d'échanges, et cette histoire n'est pas prête de s'achever...
Ainsi, Dominique Lestel (France), philosophe et éthologue, dans sa présentation intitulée "Animal dans la ville, animal de ville" aborde la question de l'animalité urbaine, dans une perspective culturelle et évolutionniste. Selon D.Lestel, il est constitutif de l'humain de tisser des relations avec les autres êtres vivants. L'animalité urbaine concerne les animaux qui vivent en commun avec les humains dans les villes, qu'il s'agisse d'animaux choisis par les humains ou d'animaux qui se sont adaptés au milieu urbain, mais inclue aussi les animaux qui passionnent les humains qui vivent en ville, tels les dauphins, les grands singes ou les loups. En d’autres termes, la grande préoccupation de l'animalité urbaine est la place que l’on accorde aux communautés hybrides humains-animaux dans le partage de sens et d'affects, au sein de nos villes.
Florence Gaunet (France), psychologue, s'interroge sur les interactions entre les chiens et humains et pose la question suivante : "Les chiens-guide ont-ils compris que leur maître ne voyaient pas ?". Elle a tracé un inventaire des recherches récentes liées à la perception des signaux émis par les humains chez le chien. Dans ses études, il a été révélé que l'aptitude à la communication inter-spécifique (entre humains et chiens, mais aussi entre humains et renards) est innée, ce qui impliquerait que les canidés ont été sélectionnés pour cette caractéristique. Ses recherches se sont aussi penchées sur le regard entre les chiens et leur maître, ainsi que sur l'enculturation (le processus de socialisation de l'animal au contact de l'humain). Les expériences de F.Gaunet ont montré que les chiens-guides se sont adaptés à l'absence d'échange de regards avec leur maître et suggèrent que ces animaux auraient appris à se focaliser sur leurs signaux vocaux.
César Ades (Brésil), éthologue et psychologue, nous a parlé de Sofia, une chienne qui semble montrer des capacités à comprendre de manière inhabituelle un langage humain, le portugais. Sofia vit avec un jeune chercheur et possède un clavier avec lequel elle exprime ses désirs. Ce clavier (déclenché à la patte !) produit aussi des mots enregistrés et permet à Sofia de composer des sortes de phrases simples. Les études menées par l'équipe de C.Adès montrent les capacités de Sofia à comprendre ces phrases.
Frédéric Kaplan (France), chercheur en intelligence artificielle, est un spécialiste des animats, et travaille sur le Aïbo, robot-chien de divertissement fabriqué par Sony. Au cours de la présentation, des documents vidéo présentaient les réactions des chiens "véritables" mis en contact avec un robot : reconnaissance du Aïbo comme un pair (par la recherche d'une odeur), sentiment de concurrence à l'approche d'un Aïbo lorsque le chien se nourrit, ou encore situations de jeu. Ces expériences éthologiques, le plus souvent ludiques, ont permis d'étudier simultanément les comportements des chiens et des robots interagissant ensemble, et donne à réfléchir sur l'umwelt (le monde perçu selon Von Uexküll) des chiens.
Catherine Pinguet (France), écrivain et chercheur, a vécu à Istanbul et a côtoyé les nombreux chiens errants de cette ville. Son exposé était un parcours historique, de l'empire ottoman à nos jours, des liens que les chiens et les citadins ont pu tisser. Une relation qui a pu inclure un rôle accordé aux chiens errants (avertisseurs d'incendies, garde de territoire, pourvoie au nettoiement de la voirie), la peur des animaux, des tentatives d'exterminations, la protection accordée par les habitants de certains quartiers traditionnels musulmans ou des tentatives de gestion de leur population.
Ray Coppinger (USA) a passé toute sa vie à étudier les chiens et leurs comportement, et a en particulier une longue expérience des chiens de traîneaux. R.Coppinger a tout d'abord rappelé à quel point la perception et la représentation du chien varie d'un continent à l'autre ou d'un individu à l'autre. Compte tenu de leur nombre par rapport aux autres canidés, les chiens sont une espèce qui a eu un succès indéniable d'un point de vue évolutionniste. Il a insisté sur l'importance de considérer les différences entre loups et chiens, et la principale différence repose sur l'adaptation aux environnements habités par l'humain. Dans le cadre des relations entre chiens et humains, il existe toute sorte de symbioses (chiens et humains vivant ensemble), mais le mutualisme (les deux parties gagnent à vivre en semble) représente moins de 1% de ces situations. La plupart du temps, ce sont les chiens qui ont un avantage à côtoyer les humains pour des raisons alimentaires. En effet, les chiens sont parmi les rares animaux à pouvoir manger en présence de l'humain et à adopter les autres espèces, y compris les humains. R.Coppinger a montré que l'apparition des différentes races de chien n'étaient pas dû à l’action de l’homme, mais aux contextes de vie d'une population "originelle" de chiens. Les humains ont ensuite sélectionné génétiquement certains d'entre eux pour leur capacité à les accompagner et à les aider dans leurs activités.
David Mech (USA), l'un des spécialistes incontournables du loup, a tracé les grandes lignes de sa carrière autour de ces animaux. D.Mech travaille principalement en Amérique du Nord, dans le domaine de l'éthologie, de la biologie, de la conservation et de l'écologie. Il débute sur l'Isle Royale, où il effectue un suivi des meutes en avion pour observer les interactions avec les orignaux. Il a prouvé l'interdépendance entre les loups et leurs proies. Depuis 1968, dans le Minnesota, il utilise et devient un expert dans le suivi radio des animaux. Un loup, capturé puis équipé d'un collier radio-émetteur, conduira le plus souvent à sa meute. Entre 1968 et 1995, David Mech équipera plus de 200 loups de radio-émetteurs. Il poursuit ses études sur les effets de la neige sur les populations des loups et de leurs proies et les facteurs de mortalité des loups (notamment la gale, le parvovirus, la faim, la chasse par l'homme, et surtout les loups se tuent entre eux). À Ellesmere Island, près du Groenland, il peut s'approcher extrêmement près des loups, ceux-ci n'ayant pas rencontré l'homme, ils sont beaucoup moins craintif. Assis près de la tanière, il peut étudier plus directement leur comportement. Dans le Parc de Yellowstone, il travaille à la réintroduction de loups du Canada et observe les interactions avec leurs proies, les élans et les cerfs. Il étudie les relations entre les adultes et les louveteaux. Il découvre qu'une meute de loups est une famille, c.à.d. un couple d'adulte et leurs progéniture. Chacune de ces familles possède un territoire, marqué par des odeurs, le hurlement et en chasse les intrus. La tanière n'est occupé que 8 semaines, le temps pour les petits de devenir autonome dans leur régime alimentaire. À l'age de un an, les jeunes loups, mâles et femelles, se dispersent, voyagent sur de longues distance pour établir de nouvelles meutes. David Mech a montré un document vidéo présentant l'intégralité d'une chasse. Cette séquence montre que les loups n'ont pas une stratégie déjà établie, mais attaquent un groupe d'animaux et tourne autour, et trouvent un individu plus faible. David Mech poursuit ses recherches et activités de terrain, et partage des connaissances et une expérience indispensables pour les personnes intéressées par le loup et par les conflits hommes-loups (retrouvez le sur le site www.davemech.com
La présentation de Lucienne Strivay (Belgique), anthropologue, s'intitulait "Les enfants-loups, ce que l'on croit en savoir". Les enfant-sauvages ne sont pas les enfants fondateurs (tels Romulus et Remus), mais des enfants adoptés par des animaux, que l'on retrouve vivant exclusivement en compagnie d'animaux. L.Strivay tisse un inventaire des enfants-loups capturés en Europe, en s'appuyant sur des documents vidéo bouleversants. Elle a évoqué notamment le célèbre cas de Amala et Kamala, enfants-loups qui vécurent en Inde dans les années 20. Aujourd'hui on trouve occasionnellement des enfants-chiens. Ainsi, Oxana, a vécu en partie dans la niche du chien plusieurs années, un autre petit garçon découvert en 1999 vivait avec des bandes de chiens errants dans un appartement en Roumanie et au Chili (1998), un enfant dans une grotte, échappé d'un orphelinat, s'associe avec un bande de chiens durant trois ans. Ces enfants posent parfois de grande difficulté pour être capturés, mais on la plupart du temps conservé le langages. Ils possèdent des caractéristiques comparables (dans leur démarche, leur apparence, et leur comportement). Leurs ages sont toujours difficiles à déterminer, car il est souvent impossible de reconstituer leur histoire, et l'on a peu d'informations médicales. L.Strivay ne s'intéresse pas au possible ou non de ces cas « d'ensauvagements », mais plutôt à leurs causes et conséquences, ainsi qu'à la signification et la représentation de telles situations à notre époque.
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