Une interview exclusive de Jean-Pierre Digard, directeur de recherche au CNRS et auteur de nombreux ouvrages dont le plus célèbre est sans conteste " Les Français et leurs animaux (Fayard, 1999) "...
Parallèlement à son travail sur l’Iran contemporain, il s’est penché sur les relations des hommes et des sociétés avec les animaux domestiques dans deux ouvrages : L’Homme et les animaux domestiques, Anthropologie d'une passion (Fayard, 1990) et Les Français et leurs animaux (Fayard, 1999).
Dans ce dernier ouvrage, il tente d’expliquer la passion des Français pour leur animaux familiers tout en dénonçant ses excès : anthropomorphisme qui entraîne une méconnaissance des besoins fondamentaux des animaux, confusion entre droits de l’homme et droits des animaux, survalorisation des chiens et des chats et relégation des animaux de rente…A l’occasion de la conférence qu’il prononcera à Expozoo le 26 mars 2001 devant des professionnels du monde animal, Jean-Pierre Digard a accepté de nous recevoir pour un entretien.
J-P Digard : Je ne sais pas si je peux dire que je suis passé des hommes aux bêtes, car ce qui me touche en premier lieu, ce sont les relations qui unissent les hommes et les animaux. Dès mon enfance, j’ai baigné dans un monde plein d’animaux. Mon père était un fou d’élevage et avait un goût profond pour les animaux de toutes sortes. Bien qu’habitant la proche banlieue parisienne, il arrivait à élever pigeons, poules, lapins et plus de cent cinquante canaris de postures et de chant qu’il entraînait pour les concours. C’était un « bêteleux », comme on disait dans nos campagnes, un homme qui avait le sens des bêtes. C’est d’ailleurs à lui, et à tous ses semblables, éleveurs, dresseurs, utilisateurs, que j’ai dédié mon premier ouvrage, L’homme et les animaux domestiques.
J-P D : Oui, mais d’une manière très naturelle. J’habitais près du zoo de Vincennes et mes parents m’y emmenaient si souvent que nous avions fini par être amis avec le vétérinaire qui s’occupait des animaux. Grâce à une autre amie de la famille, j'ai aussi eu la chance de fréquenter les coulisses du cirque Bouglione, avec toutes ses couleurs et odeurs de bêtes tellement fascinantes pour un enfant. Surtout, il y avait mes vacances dans la maison familiale de l’Yonne, tout près de la ferme du plus gros marchand de moutons de France. Un berger grec y travaillait, un berger comme on n’en fait plus. Il connaissait si bien ses ouailles qu’il conduisait son troupeau de plusieurs centaines de moutons avec trois chiens, un fouet et sa voix ! Je passais l’intégralité de mes vacances avec lui et nul doute que ce qui me paraissait à l’époque un simple plaisir d’enfance, m’a profondément marqué dans le goût que j’ai eu par la suite pour les gens qui connaissent vraiment les animaux. C’est donc naturellement que plus tard je me suis dirigé vers des études vétérinaires et de zoologie.L’idée de l'ethnologie ne m’avait pas encore effleuré quand, en 1964, à l’occasion d’un séjour en mer Rouge où je faisais de la plongée sous-marine pour observer la faune aquatique, j’ai eu le « choc » de l’Orient. Dès mon retour à Paris, je me suis inscrit aux Langues O. C'est au cours d'un autre voyage au Moyen-Orient que je suis tombé, presque par hasard, sur des nomades qui n'avaient encore jamais été étudiés : les Bakhtyâri du sud-ouest de l'Iran.
J-P D : Tout simplement parce que les nomades ont un mode de vie qui les rend très dépendants des animaux dont ils tirent leurs principales ressources. Leur vie est rythmée par celle de leurs troupeaux et leur survie est subordonnée à une connaissance intime et profonde de leurs bêtes. De plus, les nomades Bakhtyâri ont ceci de particulièrement intéressant que leur système nomade n’est pas monospécifique, comme celui des Massaï avec les vaches, des Mongols avec les chevaux ou des Arabes avec les chameaux. Pour utiliser au mieux leur milieu naturel, les Bakhtyâri pratiquent le polyélevage, moutons, chèvres, vaches, ânes, chevaux. Ils profitent des capacités de chaque espèce pour exploiter les ressources de leur environnement, de la steppe à la haute-montagne, selon les saisons. En vivant parmi eux et en analysant leur façon de vivre, je réunissais ma passion pour les hommes et celle pour les animaux. J’ajouterai que, pour vivre avec les Bakhtyâri, j’ai dû apprendre à parler leur langue et à monter à cheval, ce qui fut à l’origine d’une autre grande aventure personnelle.
J-P D : La guerre Iran-Irak et la période post-révolutionnaire iranienne, particulièrement dures, m’ont obligé à m’éloigner temporairement de ce champ d’étude. Revenu en France, j’ai constaté que j’avais accumulé durant ces années une somme de documents considérable sur les animaux. Je constatai aussi que la domestication des animaux était peu étudiée par les anthropologues. Si les bases de l’ethnozoologie avaient été posées dès les années 30, les définitions de la domestication restaient vieillottes et ne me satisfaisaient guère. Les zoologues considéraient la domestication comme un état définitif de certaines espèces et les archéologues s’intéressaient aux traces matérielles de ce passage à l'état domestique. Mes différentes expériences et ma fréquentation d’hommes et de femmes « d’animaux » m’indiquaient d’autres pistes.
J-P D : Oui, car c’était le meilleur biais que j’ai trouvé pour mettre en lumière les relations complexes qui unissent les hommes et les animaux. Pourquoi certaines cultures et certains hommes y sont-ils très attachés ? Pourquoi d’autres non ? Ce fut le travail de trois années de recherches menées avec les participants à mon séminaire d’Anthropologie de la domestication animale qui s’est tenu à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de 1985 à 1988. Il en est ressorti une définition de la domestication qui met en avant l’action que l’homme exerce en permanence, ne serait-ce qu'en les élevant, sur les animaux qu’il possède.
En 1990, je publiai chez Fayard la somme de ce travail : 325 pages dont une vingtaine seulement sont consacrées au « système domesticatoire » occidental et où je mettais en évidence la place extraordinaire que l’animal de compagnie prend dans notre société, place qui apparaît d'autant plus extraordinaire si on la compare avec celle, peu enviable, des animaux de rente et même du cheval, animal intermédiaire. C’était une publication scientifique, pas vraiment destinée au grand public. Mais je touchais, sans en avoir mesuré les conséquences à l’époque, à un sujet très sensible. Les médias s’en sont emparés et j’ai décidé d’approfondir cette analyse. Les Français et leurs animaux publié chez Fayard en 1999 développe ces idées.
J-P D : Oui, car j’avance des idées qui vont un peu à contre-courant et nos contemporains n’aiment pas beaucoup entendre des critiques sur un sujet qui leur est cher. C’est une tendance naturelle de l’homme de tendre à s’approprier la nature. Les animaux de compagnie occupent, dans la société occidentale, une place qui va du miroir et du faire-valoir au substitut d’enfant, c'est-à-dire toujours la place d'un autre soi-même. Je suis volontairement provocateur dans ce raccourci, car les choses ne sont pas si simples. Mais ce qui est certain, c’est que l’anthropomorphisme entraîne une méconnaissance des besoins de l’animal qui confine à la maltraitance. Si bien que ceux qui disent aimer le plus leurs animaux sont souvent ceux qui les traitent le moins bien! Nous sommes bien loin du berger grec de mon enfance !
J-P D : Oui. Il existe toujours des exceptions à la règle, mais les hommes ont tendance à entretenir des rapports de dominance avec les animaux domestiques, que je qualifie de « surdressage ». C’est une moyen pour eux d’affirmer une autorité qui leur fait souvent défaut dans leur vie quotidienne, professionnelle ou familiale. De leur côté, les femmes sont plus enclines au « maternage », avec les activités de nourrissage qui s’y rapportent et qui s'inscrivent dans l’équation « je te nourris = je t’aime ». Ce que les publicitaires ont très bien compris. Dans les deux cas, l’animal peut faire figure de substitut d’enfant au sein de familles fragilisées. L’aspect miniaturisé de certains chiens et la « peluchisation » des animaux de compagnie vont dans un sens qui n’est certainement pas celui de l’intérêt de l’animal, ni, à long terme, dans l'intérêt bien compris de la relation homme-animal.