Depuis deux ans et demi, le Fleuron, une péniche ancrée dans le port de Javel à Paris, héberge cinquante SDF seuls ou accompagnés de leur chien.
Avec ses vingt-cinq cabines, le Fleuron est capable d’accueillir vingt-cinq chiens et cinquante passagers. Dans chaque cabine, deux couchettes superposées. Le propriétaire du chien dort sur le couchette du bas. En arrivant le soir, les chiens sont attachés dans les cabines. Là, ils peuvent manger et boire. La péniche reçoit d’ailleurs des dons sous forme de boîtes ou de croquettes pour les chiens. Tous les quinze jours, un vétérinaire assure une permanence afin de vérifier l’état sanitaire des chiens. A leur arrivée, les chiens sont systématiquement vermifugés et soignés contre les puces et les tiques. Dynamique et souriante comme à son habitude, Edith de Rotalier accueille ce soir les passagers d’un chantant « Bonjour Monsieur ». Selon elle, les mots employés sur le bateau reflètent la manière dont on s’occupe des gens. Par exemple, pour désigner les sans-abri qui vivent ici, elle emploie le terme « passager ». « Passager correspond bien à leur état. D’abord parce qu’ils dorment sur une péniche. Ensuite par ce qu’ils sont de passage. Je refuse de les appeler bénéficiaires ou hébergés qui induisent une notion de charité », précise Edith de Rotalier. Elle-même est appelée « Amiral » par l’ensemble des passagers et des bénévoles, et, chaque soir, un « Capitaine » dirige l’équipe de bénévoles.
Tous les sacs sont fouillés à l’entrée du Fleuron pour vérifier que ni alcool ni drogue, ni couteau ne sont introduits sur la péniche. « Il n’y a rien d’alcoolisé là-dedans ? », demande-t-elle en tâtant le sac d’un passager. « Tout est déjà dans le foie ? », « - Hé, oui ! », acquiesce-t-il en riant. Une participation d’un ou deux euros est demandée à chaque passager en échange du repas et du petit-déjeuner. Sur la rampe de l’escalier trône, ce soir, une cinquantaine de cravates. Elles appartenaient à un vieux monsieur décédé. Sa famille vient d’offrir tous ses vêtements à la péniche. « Heureusement que nous recevons des dons », dit Edith de Rotalier. « Vous voyez tous ces cartons qui encombrent la salle à manger et le pont. Ils ont été livrés hier. Ils contiennent une tonne de vaisselle jetable. Ça représente 15 250 euros de dons, de quoi tenir une année ! » Le Fleuron survit comme ça, grâce aux dons, car le budget de la DDASS permet tout juste de payer l’électricité, l’eau, le chauffage et les salaires des dix employés. Avant de passer au dîner, un bénévole explique comment bien réussir ses nœuds de cravate. Très vite, plus aucune cravate ne reste sur la rambarde.
19h45 : le dîner est annoncé. Martine, une bénévole, invite par micro à se rendre dans la salle à manger. Là aussi, Edith de Rotalier tient beaucoup à « salle à manger ». « Sur le Fleuron, il n’y a ni cantine, ni self-service » ajoute-t-elle. On dîne tous ensemble, bénévoles et passagers, les portables sont éteints, les walkmans sont laissés dans les chambres. ». Le maître-mot du Fleuron est discussion. « C’est ce qui fait notre différence » ajoute-t-elle. A chaque table, un bénévole est présent. Il apporte sa bonne humeur, son entrain, ses rires. Ça influe considérablement sur les passagers. »De temps en temps, les chiens aboient et réclament leur maître. Certains n’ont jamais été attachés, ils sont habitués à vivre dehors complètement libres. Pour ces chiens, il leur faut un certain temps avant qu’ils ne s’adaptent aux bruits du bateau et au fait de ne pas voir leur maître tout le temps. Ils doivent aussi être sortis souvent et apprendre à se retenir, car dans la rue, les chiens se soulagent dès qu’ils ont envie
Après le dîner, les passagers et bénévoles passent la soirée ensemble à jouer aux cartes, aux dames, aux échecs, au scrabble ou aux dominos. Il y en a pour tous les goûts. Tandis que des petits groupes se rassemblent autour des plateaux de jeu, d’autres animent la soirée en grattant une guitare ou en jouant du djembé. Un bénévole aide un passager à taper son CV sur l’ordinateur. Les soirées, très conviviales, recréent une ambiance familiale. Les cinquante bénévoles présents le premier jour sont encore là, deux ans et demi plus tard ! Mais quelque cent autres les ont rejoints. Depuis deux ans, Martine vient tous les mardis soirs. Elle dirige l’équipe du mardi. « J’aime être ici. Les passagers me disent merci, je me sens vraiment utile », raconte-t-elle.
Les passagers du Fleuron s’investissent énormément dans la vie de « leur » péniche. Le week-end, ils assurent le ménage de la péniche. A trois reprises déjà, passagers et bénévoles se sont unis pour collecter du beurre, du café, de la confiture à la sortie des supermarchés. Cela a permis à la péniche d’assurer le petit-déjeuner pendant trois mois. Pour rassembler les nouveaux et les anciens, une équipe de foot a été créée. Elle s’entraîne toutes les semaines et participe à un tournoi. Ce soir-là, l’équipe du Fleuron rencontrait celle de l’Armée du Salut. L’entraide et la solidarité sont les tenants de la vie sur le bateau. D’anciens passagers qui sont sortis de la « galère » sont d’ailleurs maintenant bénévoles.
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