Le Dr Frédéric Maison est un cynophile réputé : éleveur (Irish Wolfhound), Vétérinaire, juge, conférencier, président de club, organisateur de manifestations, il cumule toutes les casquettes qui lui permettent d'avoir une vision globale du monde des expositions canines. Il a accepté de faire le point sur cette question épineuse : Quel est l'intérêt des expositions canines ?
Alors, quel est l'intérêt d'une exposition canine ?
C'est une question qui m'est souvent posée par mes proches, surpris de voir un être qu'ils supposaient jusque là censé et raisonnable, passer autant de temps à de telles manifestations. Il faut avouer qu'aux yeux du profane, les expositions canines ne sont ni plus ni moins qu'un rituel dominical pour déficients mentaux. Le terme vous semble peut-être exagéré mais je peux vous assurer que c‘est le caractère futile, voir grotesque, qu'il perçoit en assistant à un jugement. Quatre chiens trottant sur un cercle, traînés par leurs propriétaires, sous le regard connaisseur d'un cinquième homme situé au centre du ring et qui, après maintes hésitations, conscient du caractère irrévocable de sa décision, distribue sèchement des cartons de couleur aux exposants à bout de souffle et de nerfs, déclenchant par le fait et simultanément sauts de joie, protestations, embrassades, applaudissements, colère et jurons. Le tout dans un hall lugubre et poussiéreux de banlieue dans lequel règne un subtil mélange d'odeurs de saucisses grillées, de produits de toilettage et de matières fécales.
Le Dr Maison lors de l'exposition de Courtrai 2008
Et le néophyte dans tout ça ?
Le néophyte qui vient de faire l'acquisition d'un chien, de par l'intérêt nouveau qu'il porte à la race, pressent que tout cela a une utilité ou en tous cas feint de le croire. Mais le profane, celui qui pense que les origines du Berger Allemand remontent aux Dinosaures, qui confond un Yorkshire et un Caniche, a un jugement nettement moins nuancé et ne voit, dans ce genre de manifestation, que le côté “kermesse” et frivole sans en percevoir la réelle importance pour la sélection et la cynophilie en général. C'est en pensant à lui que je réponds à vos questions même s'il est peu probable qu'il n'ait jamais l'occasion de le lire.
Et la relation homme/chien, qu'est ce qu'elle devient ?
La notion d'espèce est inscrite dans la genèse de la vie sur terre. L'homme n'a aucune responsabilité à ce niveau. C'est uniquement parce que ces deux espèces (canine et humaine ) ont perçu les avantages qu'elles pouvaient tirer l'une de l'autre que progressivement leur histoire s'est trouvée étroitement liée. L'intelligence de l'homme, sa capacité à fabriquer des outils, à élaborer des stratégies de chasse en groupe et sa réussite incontestable dans ce domaine ainsi que la sécurité réconfortante du village ont probablement poussé les plus téméraires des ancêtres de nos chiens à se rapprocher des humains, restant dans un premier temps à une distance raisonnable, avant d'être complètement adoptés par les hommes. Ces derniers, de leur côté, ont été séduits par leurs aptitudes physiques et olfactives exploitées dans les activités de chasse mais également par leur instinct de garde et de protection du village et des ses habitants. Dès lors, l'espèce canine domestiquée par l'homme en devient progressivement totalement dépendante et aliénée notamment en ce qui concerne sa propre sélection et dans ce domaine l'homme va s'en donner à coeur joie, allant même jusqu'à sélectionner les malformations physiques qui peuvent lui être utiles. Le nanisme dysharmonique que représente le « bassétisme » en est l'un des exemples les plus criants. Ces animaux au corps de gabarit normal mais dont seuls les membres sont raccourcis sont plus proches du sol, leur truffe suit aisément la piste du gibier et ils se glissent dans les broussailles et les ronces plus facilement et discrètement que leurs congénères “normaux”. La nature prolixe offre un large éventail de gabarits, formes, aspects et couleurs dans lequel l'homme n'a plus qu'à choisir ce dont il a besoin. Ainsi apparaît la notion de race canine fortement liée à l'activité et à la répartition géographique des humains. L'utilisation des chiens va également se diversifier et ne concerne plus que la chasse mais aussi la garde, la protection des biens, des personnes et du bétail, la guerre et plus récemment la compagnie et l'assistance aux personnes handicapées. Chaque domaine d'utilisation aura son morphotype approprié. Les conditions climatiques et le milieu dans son ensemble interférent avec les impératifs d'utilisation pour créer les races, aussi diverses et variées que nous connaissons aujourd'hui.
Les aptitudes demeurent selon vous, déterminantes, dans un programme
de sélection ?
Nos ancêtres se déplaçant peu, les races conservent leur pureté de manière quasi-naturelle, renforcée par la pression de sélection que constitue l'utilisation. Seuls les sujets aptes au travail et résistants sont conservés, nourris et se reproduisent. Ceci est le garant d'une sélection raisonnable et prévient l'évolution malsaine et involontaire vers les hyper types. Un sujet dont les caractéristiques morphologiques exagérées l'empêchent de travailler efficacement est écarté de la reproduction (et souvent de la vie ). C'est donc naturellement que les dénominations des races comportent bien souvent deux mentions : l'origine géographique et l'utilisation. L'Irish Wolfhound : chien courant (hound) destiné à chasser le loup (wolf) en Irlande (irish) ; le Bulldog anglais : chien destiné à combattre les taureaux (bull) en Angleterre.
L'époque actuelle est marquée par une avancée technologique sans pareil qui a suppléé l'animal domestique (du cheval à la poule en passant par le chien) dans de nombreux domaines d'utilisation, ne lui laissant que l'alimentation et le loisir comme débouchés. Heureusement pour le chien, plus l'homme s'urbanise, plus il semble avoir besoin de la présence et du contact d'un animal pour des raisons psychiques et affectives profondes. Le chien réduit au rôle d'animal de compagnie devient cependant un être de plus en plus important au sein de la famille jusqu'à en devenir un membre à part entière, partageant tous les instants de la vie familiale et se déplaçant avec elle lors de voyages ou de déménagements, changeant allègrement de régions, de pays ou de continents. Certes l'espèce a déjà connu dans le passé des déplacements importants mais il s'agissait alors d'accompagner des flux migratoires humains ce qui est radicalement différent au niveau des conséquences sur la pureté des races. Les peuplades en déplacement emmenaient en effet tous les animaux qui pouvaient leur être utiles et ce sont alors des groupes entiers de représentants d'une même race qui se déplaçaient ce qui leur permettait, soit de rester à l'état pur, soit, si le besoin s'en faisait sentir, d'être mélangés à des races locales pour s'adapter aux nouvelles conditions de vie. De nos jours, on assiste à des déplacements tous azimuts de chiens isolés n'ayant que peu de chance de faire souche dans leurs nouvelles contrées.
La compagnie a pris le pas sur l'utilisation ?
D'un animal quasi-sédentaire et travaillant, le chien s'est transformé en animal de compagnie “migrateur”. Les conséquences sur la sélection et la conservation des races sont énormes. La disparition de l'utilisation et l'importance du côté affectif, laissent vivre et se reproduire des sujets dégénérés, malformés et peu résistants qui auraient assurément été éliminés auparavant. De plus, se déplaçant plus facilement, les races se mélangent facilement entre elles, menaçant ainsi leur survie à l'état pur. Les chiens que l'on rencontre dans les rues d'Alger, de Pékin ou de Rio sont différents car ils appartiennent à des races locales bien implantées et à fort effectif mais pour combien de temps encore ? Sans l'intervention de l'homme, les races qu'il a sélectionnées au fil des siècles tendraient à disparaître purement et simplement. Certaines comme le Dobermann sont relativement récentes et datent du 19éme siècle mais sont issues de races beaucoup plus anciennes.
Que pensez-vous de la protection des races rares ?
Des races comme le Basenji sont vieilles de plusieurs milliers d'années et constituent à ce titre un véritable patrimoine qu'il est important de conserver le mieux possible comme l'on conserve un monument ou une oeuvre d'art. Protéger une espèce sauvage comme le Tigre du Bengale c'est préserver la nature du mieux possible avec ce qu'elle nous offre de merveilleux dans ses créatures vivantes ; préserver une race d'une espèce domestique comme l'Epagneul Picard c'est conserver un héritage à la fois naturel et humain. C'est l'oeuvre de l'homme sélectionneur, reflet de l'activité et du cadre de vie d'une population, que l'on tente de sauvegarder. La question de savoir s'il est utile de conserver les races canines ne se pose donc même pas tellement la réponse semble évidente. Mais préserver une race pose quelques problèmes. Le premier est qu'il s'agit d'un être vivant qui, contrairement à un vase grec ou une pyramide d'Egypte, a une durée de vie très limitée. C'est donc à travers l'individu son patrimoine génétique qui va nous intéresser car susceptible, lui, de se transmettre de génération en génération ad vitam aeternam et dont les clubs de races en sont les gardiens. Autre problème, les individus d'une même race ont tous un matériel génétique différent, légèrement différent mais différent tout de même, ce qui entraîne des petites variations dans la morphologie, le caractère ou les aptitudes physiques. Ces variations infimes, si elles vont toutes dans le même sens et si l'on n'y prend pas garde, peuvent modifier complètement la race en quelques dizaines d'années d'autant plus que l'utilisation tend à disparaître pour la plupart des races. Il est donc primordial d'écarter de la reproduction les sujets qui s'éloignent trop du type moyen de la population, c'est à dire les trop grands, les trop petits, les trop lourds, les trop fins mais aussi les trop craintifs, les agressifs, les faibles et les malades. C'est la raison pour laquelle les anciens ont rédigé des standards et créé ainsi la cynophilie moderne. C'est sur cette description détaillée de ce que doit être un bon représentant de la race que s'appuient les éleveurs et les personnes qui ont en charge la sélection ( dirigeants de clubs de race et juges ) pour orienter la sélection et prendre des décisions. Le standard est peu parlant aux yeux du néophyte ( il ne comporte en effet que très rarement des croquis ou photos et peu de données chiffrées ), mais pour les éleveurs et juges expérimentés qui se sont confrontés suffisamment longtemps aux difficultés de l'élevage ou qui ont examiné un grand nombre de spécimens, le standard devient clair et explicite car il met l'accent sur les défauts les plus courants et souligne les qualités typiques de la race. Ce document rédigé par des connaisseurs s'adresse à des connaisseurs. Il faut lire et relire et relire encore les informations données par les anciens pour en comprendre toutes les subtilités. Même si l'on pense bien le connaître, on en retire, à chaque lecture, quelque chose de nouveau.
Une autre difficulté dans la conservation d'une race canine est son entière dépendance vis à vis de l'homme. Elle ne peut en effet subsister que si ce dernier lui trouve suffisamment de particularisme et d'intérêt. L'homme a “inventé” les races canines et en reste le seul détenteur. Si son intérêt pour l'une d'entre elles diminue, la race est vouée à l'extinction dans un très court délai. Il peut même, comme on l'a vu récemment, promulguer une loi pour accélérer la disparition de quelques unes qu'il considère dangereuses. La notion de beauté est subjective mais chaque race doit présenter des particularités qui la distinguent des autres sinon là aussi sa survie est menacée. Si deux races sont trop proches d'aspect au point de se confondre pour les non initiés, l'une d'entre elles risque fort de disparaître au profit de l'autre, plus typée, plus “éclatante”. Trouver une clientèle pour la race qu'il défend est donc aussi une des missions (inscrite dans les statuts) du club de race et on comprend aisément pourquoi : la survie de la race en dépend. Il est permis, à ce titre, d'en modifier une caractéristique si celle-ci la rend impropre à notre mode de vie actuel, je pense notamment au tempérament. Les races destinées autrefois à la guerre ou à déchiqueter vivant du gros gibier présenteraient à n'en pas douter un danger potentiel que plus personne ne peut assumer aujourd'hui. Il a bien fallu faire quelques concessions et modifier le caractère par rapport au type originel afin de les rendre compatibles au mode de vie de nos sociétés modernes. Les intégristes élitistes, ceux qui prônent une race confidentielle réservée à quelques élus triés sur le volet, travaillent sciemment ou non à l'extinction de la race qu'ils prétendent pourtant servir.
Pouvez-vous nous préciser le rôle des expositions canines ?
Mais où sont les expositions canines dans tout cela me direz-vous ? Pourquoi intituler un article “de l'intérêt des expositions canines et n'en parler que dans le dernier paragraphe ? C'est que tous les arguments qui non seulement en justifient l'existence mais surtout les rendent indispensables, ont été traités ci-dessus. La race est sortie de berceau natal pour séduire les amateurs aux quatre coins de la planète. Il est donc nécessaire pour comparer, choisir, sélectionner et présenter les géniteurs de les rassembler régulièrement en un même endroit. Les dérives insidieuses par rapport au standard constituent la menace la plus grave car justement elles sont insidieuses. Raccourcir un chanfrein de 1 mm à chaque génération passe totalement inaperçu ; pourtant, au bout d'un siècle....! Les grands rassemblements internationaux permettent à l'éleveur, au groupe d'éleveur ou au pays qui s'éloigne du type de s'en rendre compte et de corriger le tir. Sans ce genre de manifestation, vous auriez en France 20 types de Boxer dans une échelle de poids allant de 15 à 50 kg. Chaque éleveur ferait de la race ce que bon lui semble, selon ses goûts et sa vision personnelle du standard. A terme, cela aboutirait à la disparition de la notion de race. Le cheptel, trop hétérogène, se fragmenterait en une multitude de populations tellement différentes qu'elles ne pourraient plus prétendre appartenir à la même race.
Certes les résultats d'un jugement sont importants mais ils ne constituent pas la seule justification des expositions. Le jugement est subjectif et ne reflète l'opinion que d'un seul homme. Ce qu'il faut retenir d'un jugement, ce sont les caractéristiques communes aux meilleurs chiens de chaque classe, en quelque sorte l'incarnation du standard, et non pas seulement le grand vainqueur. L'éleveur expérimenté qui possède un sens critique suffisamment développé se rend compte d'ailleurs lui-même du chemin qui lui reste à parcourir en regardant les autres animaux exposés. Le simple fait de confronter ses chiens aux autres est, pour qui sait regarder, déjà une expérience enrichissante avant même l'avis éclairé du juge. De plus ce dernier ne se contente pas de faire un classement, il fait auparavant l'inventaire des défauts et qualités de chaque spécimen examiné, aidant ainsi l'éleveur dans son travail de sélection.
Ces rassemblements sont également l'occasion pour les éleveurs et les passionnés de se rencontrer, d'échanger idées et informations et, si besoin, de choisir des géniteurs compatibles en vue de la reproduction. Je n'ose pas imaginer le nombre de km qu'il faudrait parcourir si nous devions, avant chaque portée, visiter l'ensemble des élevages pour trouver la perle rare, l'étalon convoité !
Nous avons vu précédemment que toute race, pour perdurer, devait susciter suffisamment d'intérêt. Quoi de mieux, pour la personne désireuse d'acquérir un chien mais ne parvenant pas à fixer son choix, qu'une exposition canine. En un seul lieu, et en un ou deux jours, elle a sous les yeux, en chair et en os, de beaux représentants d'une multitude de races dont elle ne pouvait même pas soupçonner l'existence quelques minutes auparavant. Les conseils avisés des éleveurs l'aideront dans son choix final. Force est de constater que les expositions sont une aubaine inespérée pour les races peu connues qui trouvent là l'occasion de faire de nouveaux adeptes. Bon nombre de races dites rares ne doivent leur survie qu'à cela et seraient probablement déjà disparues si leurs éleveurs n'avaient pas l'occasion fréquente des les exposer.
De plus, pour les responsables de la race, il est primordial d'avoir régulièrement une vue globale du cheptel de reproducteurs. Ce sont eux les premiers qui doivent percevoir les dérives graves pour le type ou la santé et prendre alors les décisions qui s'imposent. Même s'ils sont pour la plupart très motivés, je les imagine mal visitant de manière exhaustive tous les élevages pour ensuite faire une synthèse de leurs observations. L'organisation de tels rassemblements s'impose donc pour collecter ces informations mais aussi pour communiquer avec les éleveurs, leur exposer les directives d'élevage et en expliquer les raisons. La sélection, pour être efficace, demande l'adhésion de tous !
Enfin, ne négligeons pas le dernier point qui est celui du plaisir. Plaisir d'exposer ses propres animaux, fruits de son travail, images vivantes de sa propre lecture du standard que l'on a su, avec son expérience et son savoir faire, amener à l'âge adulte en bonne santé et dans toute la splendeur et l'éclat de la race.
Ce côté, j'en conviens, un peu narcissique par transposition des expositions est cependant le moteur indispensable à la motivation des éleveurs qui ont, au cours de leur vie, mainte fois de bonnes raisons de tout abandonner. Le parcours de l'éleveur est dur, harassant et semé d'embûches. Il demande pour réussir obstination et opiniâtreté.
Alors que penser de celui qui dénigre les expositions et n'en voit que le caractère futile et frivole ? C'est soit qu'il ne montre pas le moindre intérêt pour cette formidable espèce domestique qu'est le chien, soit qu'il ne perçoit pas les impératifs et l'importance de la sélection. A nous de le convaincre ! Mais il est plus que certain que l'histoire du chien de race restera à tout jamais liée aux expositions canines.
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