Voilà le chat le plus populaire et le plus répandu qui soit ! Imaginez : parmi les 8 millions de chats estimés sur le territoire de la France, seulement 2 à 3 % d'entre eux - ce qui représente environ 200 000 sujets - sont de race (Persans, Siamois, Birmans, ...). Le chat de gouttière se taille la part du lion dans l'espèce féline ! Mais la puissance en nombre du chat de gouttière ne signifie pas pour autant une attention plus particulière de la part des êtres humains, bien au contraire.
Le chat de gouttière doit sa primauté à sa formidable résistance - il a dû affronter de nombreuses épreuves au cours de son histoire, et cela continue de nos jours -, et surtout à la quasi-absence de contrôle de sa natalité.
Libre et sans valeur monétaire
Le chat de gouttière est le chat le plus libre qui soit. Mais cette liberté se paie : il est aussi celui qui, globalement et par rapport aux chats de race, profite le moins, du fait de propriétaires (par opposition à maîtres) peu soucieux de son absence comme des progrès de la recherche vétérinaire, que ce soit au niveau de sa santé ou de son alimentation. N'est-il pas habitué depuis des siècles à se débrouiller tout seul ou à se contenter de restes ?
Le chat de gouttière n'a pas de valeur monétaire. C'est un chat qu'on n'achète pas, il est donné ou adopté, quand ce n'est pas lui qui choisit spontanément de venir vivre chez vous. Il ne représente pour beaucoup de ses propriétaires aucun investissement à garantir. Ceux-ci n'ont guère le souci de le faire vacciner et tatouer, voire soigner, et encore moins celui de faire castrer un mâle ou stériliser une femelle.
Et pourtant, on l'aime
Paradoxalement, le chat de gouttière provoque chez de vrais maîtres une passion souvent exclusive. "Je préfère les gouttières aux chats de race, parce que je préfère les gens normaux aux mannequins de chez Chanel", affirmait avec humour implacable l'écrivain Rémo Forlani. Et il n'est pas le seul !
Avoir un chat de gouttière à la maison est une tradition familiale à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Ils aiment en lui son goût de l'indépendance, sa débrouillardise légendaire, son aspect rustique et vigoureux. Ils apprécient aussi son originalité, aucun chat de gouttière n'étant semblable à un autre. C'est le chat par excellence, sans apprêt et sans tricherie au physique comme au moral. S'ils doivent perdre leur compagnon un jour, ils auront le réflexe de chercher son successeur parmi ceux de sa race.
Un géniteur oublié ?
Avec l'apparition, à la fin du XIXe siècle, des premières expositions félines en Grande-Bretagne puis en France, qui rassemblaient principalement des Persans (ils avaient volé leur place aux Angoras), des Siamois, quelques espèces sauvages comme le Margay, mais aussi des chats domestiques choisis en fonction de leur beauté, les mentalités vont un peu évoluer. Cependant il faut bien se dire que seuls quelques bourgeois(ses) trouvaient du plaisir à montrer leur chat en public !
Puis, petit à petit, le chat domestique, sans origines connues donc sans pedigree, s'est trouvé écarté de ces activités mondaines au profit de nouvelles races bien plus exotiques et valorisantes. Mais saviez-vous que si l'on pouvait remonter au sommet de l'arbre généalogique de ces petits nobles félins, ou même sur quelques branches intermédiaires, on trouverait d'obscurs greffiers des rues auxquels ils ont emprunté qui une couleur, qui une robe ?
Des races aussi curieuses que les Rex ou les Scottish Fold sont nées à la campagne dans des portées de chats de gouttière ! La robe tabby du Siamois ou du Birman, qu'on nomme "tabby point", vient du gouttière ! La couleur écaille de tortue si joliment portée par les Persanes vient du peuple, elle aussi ! La robe bicolore également. Que reste-t-il aux chats de gouttière ? L'honneur pas suffisamment reconnu d'avoir contribué à la création ou à l'amélioration de la plupart des races de chats. Et principalement celle qui en est très directement issue, à savoir l'Européen.
Détrompez-vous sur un point important : la race du Chat européen, l'Européen, ce n'est pas le chat de gouttière, et il est donc incorrect d'appeler Européen le chat de gouttière.
L'Européen et le chat de gouttière
Le standard de l'Européen a certes été élaboré à partir des caractéristiques les plus communément rencontrées chez le chat domestique, et celui de la Fédération internationale féline (F.I.Fe) précise notamment : "L'Européen idéal est supposé n'avoir jamais été croisé avec une autre race. Son élevage doit être fondé sur le fait que c'est un chat robuste, souple et qui n'est pas différent, du point de vue anatomique, du chat domestique européen." Or, il faut savoir aussi que le gouttière, contrairement à l'Européen, échappe à tout standard, qu'il ne doit répondre à aucun critère précis et que sa pureté est difficilement démontrable, surtout à l'heure actuelle où les races se sont multipliées. D'où, parfois, un chat en robe mi-longue qui fait croire à ses maîtres qu'il est peut-être de la race du Chat des forêts norvégiennes ou de celle du Maine Coon, surtout quand il est tigré, ou de celle de l'Angora turc lorsqu'il est unicolore. Dans la population des chats de gouttière, il est fréquent d'en rencontrer en patron siamois (souvent mélangé avec des marques blanches), ce qui est plausible si leurs deux parents sont eux-mêmes issus de Siamois. Ce ne sont pas des Siamois pour autant.
La plus ancienne race du monde
N'y aurait-il donc aucune fierté à être tout simplement un bon et beau chat de gouttière ? N'est-ce pas la race la plus ancienne du monde ?
Les Américains et les Anglais ont réussi à trancher le problème. Le pendant américain de l'Européen s'appelle l'American Shorthair (Américain à poils courts), le pendant britannique est le British Shorthair (Britannique à poils courts). Tous les deux, comme l'Européen (terme finalement assez imprécis), ont à leur origine le chat de gouttière. Mais Anglais et Américains ont réussi à sélectionner ces deux races de chats sans qu'elles prêtent à autant de confusions qu'en France. Il est vrai que l'American Shorthair et le British Shorthair tels qu'ils existent actuellement n'ont vraiment plus rien à voir avec le modèle de base. Le problème de l'Européen est sans doute d'en être resté beaucoup plus proche. Pourquoi ne pas imaginer alors que la race du Chat européen, finalement débarrassée de tout métissage survenu avec l'arrivée de nouvelles races, pourrait nous faire remonter le temps et nous rapprocher du chat de gouttière originel, lorsque celui-ci était l'unique et ô combien indispensable représentant de l'espèce.
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