Le projet de décret relatif aux livres généalogiques pour les espèces canines et félines continue de susciter de nombreuses réactions. Trois éleveuses réagissent à leur tour. Voici le texte intégral de la lettre qu’elles viennent d’envoyer au ministre concerné…
« Le projet de décret relatif à la tenue des livres généalogiques pour les espèces canines et félines ne semble pas provoquer de grands remous. A peine lit-on à droite et à gauche quelques réactions n’allant d’ailleurs pas toujours dans le même sens. La cynophilie est un monde éparpillé et il est dommage que les personnes concernées par ce décret n’essaient pas de se regrouper pour réagir et faire des propositions au Ministère de l’Agriculture. Nous sommes quelques éleveurs de chiens à mener une réflexion et nous nous inquiétons de ce que nous réserve l’application d’un tel projet pour lequel aucune concertation n’a été semble-t-il entreprise.
Déjà, soulignons les points positifs pour l’élevage. Nous reconnaissons que la confirmation n’est plus qu’une mascarade, les experts confirmateurs ayant pour consigne de confirmer le plus grand nombre de chiens, ce qui peut se comprendre étant donné le peu d’animaux définitivement inscrits au LOF dans notre pays. On constate en effet que dans les pays les plus proches, le pourcentage de chiots inscrits à un livre des origines par rapport aux chiots dits « sans papiers » est plus important qu’en France où il se situe aux environs de 15%. C’est-à-dire que chaque année 85% des chiots nés ne peuvent pas être reconnus « de race » ! De plus seuls 30 à 40% de ces 15% seront présentés à la confirmation. La perte de chiens éventuellement intéressants pour l’élevage LOF est énorme.
Par ailleurs la population des chiens français n’a pas fait la preuve de sa supériorité en ce qui concerne l’incidence des défauts de morphologie ou des tares visibles, anomalies de l’articulé des mâchoires, monorchidie, cryptorchidie par exemple, dont la transmission héréditaire n’est pas clairement prouvée. La confirmation laissait par contre passer toutes les tares non visibles, dont l’hérédité est démontrée ou fortement suspectée pour certaines, comme les tares oculaires, les dysplasies, des troubles cardiaques, etc !
La suppression de la confirmation va permettre la naissance d’un plus grand nombre de chiens avec pedigree. Un plus grand nombre de chiens sera donc « traçable », on pourra savoir d’où ils viennent, qui sont leurs ascendants, n’est-ce pas un avantage quand on élève ?
Bien sûr comme pour tout, il y aura une différence entre les animaux destinés à la compagnie et ceux nés pour travailler ou se montrer sur les rings. Mais cette différence n’existe-t-elle pas déjà ? De tous temps l’exigence des acheteurs fait la loi, certains en ont peu, d’autres se renseignent et ont des demandes précises. L’éleveur qui vend des chiots en mauvaise santé et mal sociabilisés devra assez rapidement répondre de ses actes car les clients se laissent de moins en moins faire. Celui qui mise sur la qualité pourra le prouver et expliquera ses efforts aux futurs propriétaires. En temps de crise, la production qualitative est toujours celle qui « tient » le plus longtemps.
De plus la commission scientifique et technique prévue par le projet aurait aussi pour rôle de demander le retrait des reproducteurs porteurs de tare invalidante et nous l’espérons de défauts graves, ce qui évitera l’apparition de lignées de boxers blancs ou de bergers allemands à poil long.
Parmi les chiots destinés à la compagnie, certains pourraient un jour devenir intéressants pour la sélection. Imaginons que les éleveurs d’une même race ont utilisé abusivement un étalon. Si celui-ci s’avère porteur d’une tare héréditaire apparaissant tardivement et non détectable avant, il aura pu la transmettre à la plupart des lignées de chiens sélectionnés pour l’exposition. Cela s’est déjà vu, que la race ait un grand ou un petit effectif, ne l’oublions pas. Quel avantage ce sera de pouvoir effectuer une recherche dans d’autres lignées LOF peut-être moins homogènes et moins performantes mais saines ?
Deuxièmement nous remarquons dans ce décret que l’autorisation d’utiliser ou non son affixe sera indirectement accordée par le club de race. En effet, les clubs pourront certifier les reproducteurs en demandant un examen morphologique, un test de caractère et d’aptitudes naturelles pour les races soumises au travail ainsi que la preuve que le chien n’est pas atteint par une ou plusieurs des tares héréditaires identifiées dans la race. Seuls les reproducteurs certifiés pourront donner naissance à une portée avec affixe.
Ce système part d’un bon principe pour inciter à améliorer la qualité de notre production et pour faire reconnaître aux acheteurs potentiels les critères leur permettant de distinguer l’éleveur sélectionneur de l’éleveur « multiplicateur ».
Simplement nous nous alarmons quant aux conséquences de la mise en place d’un tel système !
Tout d’abord nous avons acheté notre affixe en nous engageant à respecter certaines conditions évidentes, Il appartient en retour aux instances qui ont vendu cet affixe d’en faire respecter l’application. Cet affixe identifie tous les chiots nés chez nous, c’est un point de repère incontournable, nous y tenons affectivement même. Peut-on envisager de ne plus pouvoir l’utiliser librement ?
Ce qui nous inquiète aussi, c’est le fait de confier la détermination des différents critères aux associations de race. Soyons francs, actuellement dans combien de clubs de race règne-t-il un vrai climat de non-discrimination ? Dans combien de clubs ne parle-t-on jamais d’abus de pouvoir, d’irrégularités de procédure, de conflits qui ne débouchent sur rien ? La cynophilie ne se porte pas très bien, il nous faut le reconnaître. Pourtant les volontés et les passions existent, peut-être sont-elles trop exacerbées ?
De plus combien de comités comportent-ils ou font-ils appel à une personne réellement compétente en génétique et à une autre en comportement du chien ?
Et puis nos comités ne sont pas ouverts à tous, ils ne sont pas vraiment représentatifs, les professionnels de la pension en sont exclus, ils font souvent de l’élevage pourtant. Pourquoi cet acharnement contre les professionnels ? C’est comme partout et comme chez les particuliers, il y en a des bons et des mauvais, et encore cela dépend par rapport à quel critère on se place. Chacun doit pouvoir faire entendre sa voix.
Demander une vraie représentativité et la présence de techniciens, généticiens, vétérinaire et comportementaliste pourrait faire partie d’un cahier des charges.
D’ailleurs le Ministère veut imposer un cahier des charges aux associations canines régionales mais pas aux associations de race! Pourquoi ?
Il nous paraît dangereux de confier à nos comités actuels la gestion des affixes. On peut redouter de véritables mises à l’écart d’éleveurs sérieux pour de simples divergences d’idées. Ce système favorise une production de moindre qualité car les éleveurs marginalisés vont produire des chiens moins « traçables » car sans affixe ou simplement se décourager. Est-ce acceptable ?
L’augmentation des contraintes pour que les chiots portent un affixe risque aussi de dissuader un grand nombre d’éleveurs de s’y soumettre. D’autant plus que les chiots issus de reproducteurs certifiés devraient être vendus plus chers sans pour autant qu’ils soient garantis en tant que « non porteurs » de tares héréditaires. La démonstration du bénéfice de la certification sera délicate à apporter aux futurs acheteurs. De nombreux éleveurs ne s’engageront pas dans ce système, méritent-ils pour autant de perdre leur affixe ?
Si les exigences concernant la sociabilité et la salubrité des reproducteurs sont un minimum, comment seront gérés les critères de morphologie et d’aptitudes au travail ?
Imaginons une sélection basée sur la beauté. Si le chien est capable d’être un très joli chien de compagnie, équilibré, ni agressif, ni peureux, indemne de tares héréditaires pour autant qu’on puisse le savoir… Le système imaginé aujourd’hui par la certification, verra la descendance de ce chien privée d’affixe si ce dernier a par exemple échoué à son « test d’aptitudes naturelles »(TAN)
Pourtant l’aptitude au travail comporte souvent une réactivité supérieure du chien que tous les futurs propriétaires ne sont pas capables de gérer. Ces acheteurs-là, c’est-à-dire 90% des acheteurs, devront-ils se contenter de chiots sans affixe ?
Idem pour un éleveur de lignée de travail : si ses étalons et ses lices ne sont pas vraiment performants en ce qui concerne la conformité au standard, il risque de se voir refuser l’emploi de l’affixe.
La génétique nous le dit, il est impossible de sélectionner intensivement et efficacement sur plusieurs types de caractères. S’il est, par contre, possible et souhaitable de rechercher le plus souvent le meilleur équilibre, la recherche de la performance oblige souvent à moins porter d’attention à certains critères tels que la morphologie ou l’aptitude au travail selon l’orientation de l’éleveur. Il serait dommage de niveler une race et de n’obtenir plus que des sujets « moyens »
Enfin, comment les sélectionneurs feront-ils la différence entre deux chiennes appelées Tara mais nées sans affixe ? La lecture des généalogies sera impossible et comment le faire comprendre aux pays étrangers ? D’ailleurs pourquoi aurions-nous un régime différent ?
Pourquoi ne pas, dès à présent, s’aligner sur des règlements cohérents qui existent déjà dans la Communauté Européenne, ou engager une évolution de ceux qui ne nous donneraient pas entière satisfaction. Les pays européens devraient se donner les moyens d'harmoniser leurs cynophilies.
Pourquoi ne pas laisser l’attribution de l’affixe à tous ceux qui le demandent (et qui d’ailleurs l’achètent) à condition qu’ils respectent certains engagements comme dans tous les pays, et indiquer sur le pedigree si le chien est certifié ou pas, la certification étant basée sur des critères les plus objectifs possibles, sévères notamment en ce qui concerne la sociabilité et la santé.
Encore mieux, pourquoi ne pas créer un organisme indépendant de certification qui aurait l’avantage d’être neutre ?
Aujourd’hui le système de certification s’appuyant sur de multiples critères de normes ISO, permet à nombres d’entreprises nationales d’obtenir un « passeport » européen voire international. Tout professionnel, toute entreprise aspire à obtenir cette certification. Depuis la loi du 6 janvier 1999, force a été de reconnaître la disparition de l’éleveur amateur et de l’éleveur professionnel au profit de l’éleveur tout simplement. Cette profession mérite aujourd’hui l’accès à une certification qui lui permettra de faire reconnaître son travail, de valider ses compétences, de se former, de répondre aux attentes diverses et de pouvoir aussi se tourner vers un organisme compétent.
Quelles pourraient être les bases de la constitution de cet organisme et à quelles attentes fondées pourrait-il répondre ?
- Neutralité de ses membres ;- Issus des différents métiers ou fonctions liés au chien ;- Election ou désignation de ces derniers sur un principe tel que celui adopté pour les élections prud’homales ou pour le choix des jurés ;- Durée des mandats liée à des obligations de résultat ;- De véritables états généraux du monde canin ;- Attente de compétences ; - Comportement ;- Génétique ;- Elevage ;- Réglementation ;- Formation.
Tout ceci n’étant que des pistes et des suggestions.
Il deviendrait dès lors possible de faire une réelle promotion des animaux certifiés. Libre alors aux associations de race de garder dans les grilles de cotation des exigences sur les aptitudes au travail prenant en compte toutes les spécificités des chiens d’une même race.
Le décret prévoit une commission scientifique et technique sensée éviter les débordements. L’idée est intéressante mais étant donné le nombre d’ « affaires » plus ou moins lourdes qui sont en cours, qui tardent à trouver une conclusion quand elles en trouvent une, nous pensons que deux réunions par an seraient très insuffisantes. Surtout si elle peut retirer de la reproduction un chien dont il est prouvé qu’il a transmis une maladie héréditaire grave.
Ou alors, pour diminuer le nombre de ces discordes, on peut laisser la possibilité à plusieurs associations pour une même race de coexister comme cela fonctionne dans plusieurs pays. Les associations répondraient à un cahier des charges et seraient regroupées par une fédération. La mise en concurrence inciterait chaque club à améliorer ses performances et maintiendrait un minimum d’hétérogénéité au sein d’une race, condition nécessaire à son évolution grâce à une bonne variabilité génétique. Une telle émulation permettrait une réelle capacité à la sélection, avec pour chacun le devoir de prouver le travail effectif réalisé. Il pourrait même être envisagé aussi pour les clubs de races une certification qui serait remise en compte périodiquement afin de juger de leurs compétences et de la légitimité de leur existence.
Ces quelques propositions ont pour objectif de rallier les éleveurs et les autres personnes concernées afin de tenter de faire modifier quelques points de ce projet crucial pour l’avenir de la cynophilie. Nous espérons que le Ministère de l’Agriculture nous entendra et tiendra réellement compte de nos demandes de modifications. »