Auteure d'un ouvrage entièrement consacré au chat, cette historienne nous parle de ses passionnantes recherches.
Adoré ou maudit, le chat oscille entre les deux statuts à travers les âges et les cultures. Pourtant, les scientifiques et les historiens se sont peu penchés sur son histoire, alors qu’il existe pléthore d’ouvrages sur le chien. Laurence Bobis est historienne. Ancienne élève de la très sérieuse Ecole des Chartes, elle est aujourd’hui conservatrice de la bibliothèque scientifique de l’Observatoire à Paris. En marge de ses prenantes fonctions , elle a réuni une somme considérable de documents sur l’histoire du chat qu’elle publie chez Fayard dans un ouvrage passionnant intitulé : « Le chat : histoire et légendes. »
Aniwa : « Laurence Bobis, vous êtes l’auteure d’un ouvrage entièrement consacré au chat, ce qui est assez rare, voire unique. Pouvez-vous nous dire comment l’idée de ce livre vous est venue ? »Laurence Bobis. « Assez simplement. En fait, j’ai une formation de lettres classiques et je désirais déjà choisir pour ma maîtrise un sujet sur les chats dans l’Antiquité. Mais les sciences humaines sont assez frileuses quand on commence à s’attacher au monde animal et surtout à un animal comme le chat. On m’a découragée en me disant que je ne trouverai rien sur le sujet. Plus tard, quand j’ai intégré l’Ecole des Chartes, le sujet chat est naturellement revenu. Entre-temps, j’avais rencontré Robert Delort, un historien spécialisé dans l’histoire des animaux et de leurs représentations. Il m’assura que j’avais là une excellente idée. Sous ses encouragements, je commençai mes recherches.
A : « Et vous avez eu une bonne surprise ? »L. B. : « Oui, excellente, car en fait j’ai trouvé énormément de documents. Le chat est un animal banal et peu de textes lui sont directement ou entièrement consacrés. Mais il montre sa queue au détour d’écrits les plus variés et les plus inattendus : textes sacrés, récits de voyages, textes médicaux, proverbes, chansons, devinettes… Je n’ai pas cherché à travailler dans un esprit monolithique sur une seule période ou un seul type de sources. Je voulais surtout montrer la différence entre la place concrète du chat et l’appréhension affective et symbolique qu’en avaient les différentes sociétés. Mes recherches ont eu plusieurs points d’accès qui allaient de l’index des dictionnaires à … l’irrationnel. Dès que je détectais le mot « cattus », je partais à la récolte d’informations. Mais si les textes sont très différents, ils ont tous des points communs car les permanences symboliques du chat traversent les siècles.
A : « Pourquoi le chat fascine-t-il autant ? »L.B. : « Tous les animaux fascinent et l’histoire de l’animal n’est jamais très claire. Le subjectif et l’idéologique s’en mêlent très rapidement. »
A : « Comment expliquez-vous le statut particulier du chat en Europe Occidentale et notamment au Moyen-Age ? »L.B. : « Le chat a été introduit tardivement en Occident, aux alentours du Ier siècle avant notre ère. Déjà chez les Grecs et les Romains, il était connoté négativement à cause de l’idolâtrie que les Egyptiens lui vouaient. Ce n’était pas tant le chat qui était en cause que l’ image qu’une culture « humaniste » se faisait d’un dieu « animal ». L’installation du Christianisme, qui doit se démarquer de tous les cultes anciens, renforce le côté négatif du chat, animal utilitaire se nourrissant de vermines – il mange les souris -.La temporalité du chat n’est pas la même que celle du chien. Il est introduit beaucoup plus tardivement et la seule place qui lui est admise est celle de chasseur. Au IXe et Xe siècle, on condamne tout rapport affectif avec le chat. Le respect de l’ordre divin, de la place que toute chose et tout être doit occuper dans le monde, sont les priorités absolues dictées par l’Eglise. La place des chats n’est pas dans les bras des hommes. Le conte de l’Ermite qui garde un chat avec lui et que Dieu lui reproche est représentatif de ces idées. Pourtant, le fait que l’on insiste tant sur ce point indique qu’il y avait sûrement des chats de compagnie au Moyen-Age. Mais c’est le cas de beaucoup d’autres animaux.
A : « Il y a pourtant une marge entre un animal tout juste toléré et un animal assimilé au diable comme cela sera le cas un peu plus tard…»L.B. : « Oui, bien sûr, mais l’évolution du statut du chat correspond à une évolution plus générale de la société. L’Europe rentre dans une période de quête de spiritualité qui entraîne des crises hérétiques et de violentes répressions de l’Eglise. Le combat de l’Eglise se ressent dans toute la société et s’accompagne d’un durcissement doctrinal. C’est dans la seconde moitié du XIIe siècle que le chat est peu à peu associé au diable. Cette association se renforce au tournant du siècle lorsqu’on accuse les Cathares et d’autres hérétiques d’adorer Satan déguisé en chat. Ce mythe du grand chat diabolique apparaît clairement en 1230 et ne concerne que des milieux savants.L’imaginaire populaire, lui, est peuplé de chats vampires. On connaît l’histoire incroyable des enfants fascinés de Ferrare au XVe siècle et la rumeur persistante de chats tueurs de nourrissons, la nuit dans leur berceau. Cette croyance populaire n’est pas sans ressembler au mythe des Striges rapporté par Ovide à l’époque romaine. Les Striges étaient des sorcières métamorphosées en oiseaux de nuit. Elles poussaient des cris stridents et déchiraient les entrailles des jeunes enfants pendant leur sommeil. Or le parallèle a des côtés sémantiquement très intéressants. L’origine du mot chat « Cattus » est assez floue. Doit-on le rapprocher du latin « Catta » qui signifie oiseau de nuit ? Les points communs sont nombreux entre les rapaces nocturnes et les chats. Ils se déplacent silencieusement, chassent la nuit, ont des yeux phosphorescents, se nourrissent de rongeurs. Et l’un comme l’autre sont représentés de face, et non de profil, quand les enfants les dessinent…
A : « Pouvez-vous nous dire quand apparaît l’opposition aujourd’hui traditionnelle entre le chat et le chien ?»L.B. : « Dans l’Antiquité et au Moyen-Age, le chat est associé à ses proies : les oiseaux mais surtout les souris. Le couple chat/chien n’est pas un couple naturel et il n’apparaît qu’à partir du moment où les chats commencent à perdre leur rôle de chasseur pour accéder au statut d’animal de compagnie. Les chats à poil long importés d’Orient au XVIIIe ne servent plus à rien, sinon qu’à vivre leur vie de chats de luxe pour le plus grand plaisir de leurs propriétaires et ils entrent dans des sphères sociales où leur rôle utilitaire ne justifiaient pas leur présence auparavant.Au XIXe siècle, enfin, le chat devient un animal « métaphysique » dont s’emparent les artistes comme compagnon de leur marginalité. L’histoire du chat et son destin sont variés, mais ses évolutions sont toujours les résultats combinés de phénomènes subtils qui ne se satisfont pas d’analyses simplistes.